60 bougies ou 60 cierges pour l’Europe ? [mk]

Il y a soixante ans à Rome étaient jetées les bases de l’Europe telle que nous la connaissons aujourd’hui...

60 bougies ou 60 cierges pour l’Europe ?

L’Europe et moi avons à peu près le même âge sur le papier, soixantaine propice aux réflexions, véritable âge mûr. Notre union, alors communautés, est née, en 1957, à Rome a l’occasion d’un traité qui fête ses soixante années. C’était dans l’un des plus beaux lieux du monde, la colline du Capitole, sur la place dessinée par Michel-Ange et dominée par la statue de l’empereur philosophe Marc Aurèle qu’a commencé une aventure imprévisible loin encore d’être achevée aujourd’hui. Elle a abouti à la construction d’un espace qui a enjambé l’ancien Rideau de fer et est devenu synonyme pour la plus grande partie de l’humanité de paix et de prospérité, tant et si bien que des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, portes par l’espoir d’un monde meilleur sont prêts à prendre tous les risques, à travers mers et montagnes, pour y parvenir. Pour eux l’Europe est sécurité, liberté, et avenir.

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Tandis qu’ils frappent à nos portes, l’Europe passe par une période de doute et de remise en question. Deux pays fondateurs, dès le début des années 2000, avaient récusé par référendum le projet constitutionnel qui leur avait été soumis, créant un malaise durable, tant pour la consultation directe des peuples, que sur la place des souverainetés nationales dans un édifice toujours plus complexe, et de plus en plus difficilement compris par ses citoyens. Moins comprise par ses peuples, entrainée désormais dans le flot de la mondialisation, la construction européenne n’est plus l’espoir pour tous qu’elle a été, mais risque de devenir le simple cadre de développement d’une élite, pour laquelle elle représente même un horizon trop étroit. Quant aux autres, l’Europe leur apparaît comme celle qui réglemente sans protéger, empêche et tracasse, cumule carcan et passoire. Les politiciens nationaux les moins courageux ont vite compris que "Bruxelles "pouvait être le plus commode des boucs émissaires et risquent de déchirer ce que deux générations ont patiemment tissé Le Brexit a tout récemment réveillé les doutes jamais complètement apaisé de ceux qui n’ont jamais admis les transferts de souveraineté, et vivent sincèrement ce nouvel espace comme une perte de repères. On ne peut oublier combien des jeunes démocraties, nouvelles ou restaurées, sont sensibles à leur souveraineté, Comment s’en de saisir si vite après les avoir à peine recouvrées ou même construites ? Il reste à répondre à ces défis, par exemple en étendant voire généralisant ERASMUS formidable instrument d’ouverture aux autres.

Si le doute est apparu au cœur des six fondateurs, les élargissements successifs ont créé de nouveaux compartiments : celui du Sud, avec la fin des dictatures grecque, espagnole et portugaise, celui de l’Est, avec les anciens membres du Pacte de Varsovie, libérés du joug soviétique, et quelques-uns, derniers venus, héritiers de la Yougoslavie, espace politique et culturel, "entre deux " systèmes politiques, voire trois, quant à la tradition religieuse. Avec des aspirations fondamentales identiques, les nations d’Europe sont plus que jamais vivantes. Elles comptent à la fois sur l’effacement des frontières mais aussi sur leur garantie pour préserver leur identité. A 27 ou 28, c’est une mosaïque fascinante, riche de diversité infinie, et une complexité extrême qui doit être gérée par un système triple, entre États bien vivants, Commission censée représenter un intérêt commun et parlement, qui peine à trouver sa place. Je suis pour ma part convaincu que 2017 verra un nouveau départ, en s’appuyant sur la dynamique du tandem franco-allemand dont la réconciliation a été un des moteurs de la construction européenne.

Le Français qui a vu dans l’Europe parfois une projection de son rêve de puissance ou au moins la condition d’une indépendance maintenue, mais désormais pensée à l’échelle d’un continent se prend à s’interroger. N’est-ce pas à travers cette Europe ci plutôt une dilution qu’une affirmation de soi ? De fait, la question de la sécurité de notre espace est aujourd’hui posée avec une acuité sans précédent à tous les peuples d’Europe. L’OTAN n’est plus la réponse unique à nos défis qui sont le crime organisé, les migrations, et le terrorisme. Une réponse ne pourra se faire trop attendre, qui inclue et construise.
Les autres puissances ont toujours hésité sur l’attitude à adopter face à un ensemble qui n’était pas, ne pouvait pas être un empire. Mépris, jalousie ou pragmatisme face à un "tiroir-caisse" indispensable ? La phrase de Kissinger demandant un numéro de téléphone européen exprime toujours cette ambivalence perplexe. Elle est encore celle de la Russie de Poutine et des Etats-Unis de Trump. Première donatrice pour l’Afghanistan, les territoires palestiniens, on la verrait bien confinée dans ce rôle pour reconstruire l’infortunée Syrie, avant même que le conflit ne soit achevé. Cette Europe ne peut nous satisfaire complètement. Elle est toutefois une formidable occasion de rayonnement car son action fait la différence sans inquiéter.

Ces soixante années ont vu se succéder en fait plusieurs Europe, aboutissant à une construction baroque ou post moderne qui défie les critères traditionnels de la politique. L’Europe a été souplesse, compromis, et inventivité. On peut s’interroger si elle ne périrait pas à copier les empires, même si de par son histoire, elle se nourrit de leur nostalgie. Elle est plus rhizome qu´arbre et c’est sans doute sa force.
Un des derniers défis pour l’Europe sexagénaire est aujourd’hui cet espace des Balkans occidentaux, la même ou l’Europe des vieux empires est morte en 1918. Saura-t-elle gérer cette complexité supplémentaire alors qu’elle peine à surmonter les siennes ? Beaucoup plaident à mots couverts pour une pause à l’élargissement, l’ajustement avec les démocraties d’Europe orientale n’étant pas encore total, sans compter la mosaïque monétaire. D’autres mettent en garde contre un "no man’s land" lourd de possibles conflits et rivalités qui nous reconduirait en 1914. Le Mémento Mori annuel des cérémonies commémoratives dans nos cimetières du Front d’Orient est pourtant une mise en garde éloquente. Toutefois sans esprit de responsabilité des politiques et des peuples concernés, et sans hardiesse de notre part, le scénario d’une zone intermédiaire, vidée de ses talents et forces vives, n’est pas exclu.

Nous sommes à une croisée des chemins. Il est improbable que le saut dans un fédéralisme accéléré soit possible et même souhaitable même si nos 20 ans en ont rêvé. Le retour en arrière, pour la majorité des opinions est inconcevable. Nous allons devoir inventer du nouveau, qui ne sera pas un jardin à la française, ni un jardin anglais, mais un lieu vivable pour nos différences, en les faisant servir à nos peuples divers. N’allons pas sur nos places pour siffler nos bureaucrates bruxellois. Tachons d’utiliser leurs compétences bien réelles. Ne conspuons pas les commissaires de bonne volonté. Mais réfléchissons plus que jamais avec eux à ce que nous voulons pour demain. Il ne nous reste plus que quarante ans avant le centenaire. Le temps d’inclure les Balkans occidentaux... et peut-être, qui sait, un peu plus ? Le rêve des Etats unis d’Europe formulé par Victor Hugo survivra à toutes les tempêtes.

Dernière modification : 26/03/2017

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