Entretien à MIA de Mme Michèle Laruë-Charlus, responsable de la mission Bordeaux 2050 [mk] [sq]

Еlle partage ses impressions sur Skopje, après quatre visites effectuées, mais aussi sur la base de ses expériences en matière de gestion des problèmes de circulation, de pollution et d’urbanisme à Bordeaux, une ville de 800 000 habitants visitée chaque année par sept millions de touristes.

Skopje, 30 novembre 2018 (MIA) - Michèle Laruë-Charlus est docteur en philosophie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle a une expérience de longue date au sein de l’administration de Bordeaux, notamment dans les domaines de la planification et de l’urbanisme. Elle a été directrice adjointe au cabinet du maire Alain Juppé de 1995 à 2000 et son conseiller spécial en charge de l’urbanisme (2000 à 2002). Pendant son deuxième mandat (2007 – 2016 et à partir de 2017 - ), elle est directrice générale de l’aménagement de la ville de Bordeaux. Et depuis 2018 – Responsable de la mission Bordeaux Métropole 2050.
En tant qu’expert français, elle a participé au séminaire intitulé « Skopje face aux grands défis environnementaux » organisé par l’Institut français de Skopje. Le sujet principal portait sur les défis de Skopje qui, en tant que capitale, souffre de problèmes habituels des grandes villes : forte pollution en hiver, circulation dense, construction continue de nouveaux bâtiments, expansion de la ville, présence insuffisante de sources d’énergie renouvelables. Comment construire la ville de demain ? Dans un entretien avec MIA, elle partage ses impressions sur Skopje, après quatre visites effectuées, mais aussi sur la base de ses expériences en matière de gestion des problèmes de circulation, de pollution et d’urbanisme à Bordeaux, une ville de 800 000 habitants visitée chaque année par sept millions de touristes. Bordeaux est la capitale du vélo en France.

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Vous êtes responsable de la mission Bordeaux métropole 2050. Parlez-nous davantage des problèmes de pollution et de circulation. Comment les résolvez-vous ?
- Nous avons mis en place un régime de circulation qui rend très difficile le passage des véhicules dans le centre-ville. Ils le contournent, et ce sont les lignes de tramway qui traversent le centre de Bordeaux. Nous avons créé des espaces publics ouverts sur les terrasses des cafés, pour tous les cyclistes ou les piétons. D’une certaine manière, nous avons rendu la ville aux citoyens.
En ce qui concerne le tram, trois lignes sont en fonction actuellement, construites en 2003 et la quatrième sera prête en 2019. Nous avons aujourd’hui 77 km de lignes de tramway.
Il est assez difficile de construire politiquement une ligne de tramway, mais c’est toujours possible. À Bordeaux, les lignes de tramway traversent le centre. Au début, tous ceux qui avaient des magasins au centre se sont opposés car ils pensaient que leurs chiffres d’affaires allaient baisser. Mais aujourd’hui, ce sont eux qui adorent le tram, car avec les espaces publics ouverts, le transport en tram a augmenté le nombre de clients et leur chiffre d’affaires a augmenté.
Le transport urbain public comprend également des lignes de bus qui ne passent pas là où il y a des lignes de tramway mais desservent la partie suburbaine, avec deux types de lignes : les lignes régulières et les bus qui s’arrêtent à une distance de 2 à 3 km. Nous proposons la location de bicyclettes et de trottinettes électriques, et il existe également un service de ferry à propulsion électrique. Les vélos sont très populaires à Bordeaux et la ville est la sixième au monde par rapport au nombre de vélos et en première position en France.

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Qu’est-ce que Bordeaux Métropole 2050 ?
-C’est un projet qui n’a pas de début et qui offre une perspective. Bordeaux a atteint un bon niveau de qualité de vie. Elle a été classée selon Holiday Planet, première destination touristique mondiale. Mais tout cela ne serait pas possible sans « sacrifices ». Aujourd’hui, le prix de l’immobilier est très élevé et le trafic n’est pas en centre-ville. Pourtant, il y a énormément de trafic en périphérie et la ville est devenue victime de son succès par le nombre excessif de touristes. Nous sommes consacrés maintenant à la réduction des prix de l’immobilier et à l’amélioration de ce trafic épouvantable dans la région de Bordeaux, ainsi qu’à la suppression du « goulot d’étranglement » avec la multitude de touristes dans le centre-ville.

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Quel est la vision du projet 2050 de Bordeaux métropole ? A quoi ressemblera la ville dans trente ans ?
En 1995, quand Alan Juppé est devenu maire de la ville de Bordeaux, il a présenté aux citoyens un plan d’urbanisme. Nous avons réalisé ce plan et nous devons maintenant passer à un nouveau projet. Depuis un an, nous travaillons sur un projet de contenu transparent pour toutes les parties concernées - les écoles, les citoyens, le monde des affaires... et à partir de toutes leurs propositions, nous nous allons créer un modèle. L’idée, c’est que la vie dans la ville de Bordeaux reste aussi agréable qu’avant et que, pour y arriver, nous devons immédiatement bouger les choses. En même temps, grâce à cette consultation large des parties concernées, il faut influencer immédiatement les politiques publiques de la ville afin de les améliorer. Il convient de souligner que, dans le cadre de ce processus de demande d’avis des citoyens, nous comptons 120 partenaires d’entreprises, d’universités et autres entités et plus de 30 000 personnes participent à cette démocratie participative. Tout cela grâce à Internet et aux réseaux sociaux. Les jeunes sont impliqués dans ce processus via une application spéciale appelée « jeux sérieux » qui a précisément pour but de les attirer et de les intriguer. Il est difficile d’attirer l’attention des jeunes en France, et nous avons un grand pourcentage de ceux que nous consultons dans le cadre du sondage, environ 50 à 60% ont moins de 45 ans, ce qui est un succès pour cet outil. C’est quelque chose qui est unique pour Bordeaux et qui intéresse de nombreuses villes.

Quelles solutions au niveau du trafic proposez-vous pour Bordeaux 2050 ?
Dans le secteur de la circulation, de nombreuses choses sont envisagées, telles que la construction d’une ligne de métro, l’utilisation de trains à haute fréquence sans conducteur et d’un téléphérique pour traverser la rivière d’un côté à l’autre. Le métro est un bon choix pour les longues distances, car il permet d’atteindre la destination souhaitée plus rapidement et il transporte un grand nombre de passagers. Il ne coûte pas beaucoup plus cher que le tramway qui est, en ce qui le concerne - beaucoup plus lent (17 km / heure) et dont la capacité de transport est inférieure. Le tramway est un excellent moyen de transport dans le centre-ville, mais il ne peut réussir que s’il n’y a pas de véhicules. La présence de véhicules n’est pas favorable à cette solution.

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Vous dites que vous avez un problème avec la croissance du tourisme. Combien de touristes visitent Bordeaux chaque année ?
- Sept millions de touristes visitent Bordeaux chaque année. Ils résident dans le centre-ville où vivent 250 000 habitants. De nombreux logements sont proposés par « Airbnb », tout comme à Barcelone ou à Amsterdam, et les habitants locaux vont vivre ailleurs.

Vous avez eu l’occasion de visiter Skopje à quatre reprises. Quelles sont vos impressions et quelles sont les urgences pour la ville en matière de lutte contre la pollution ?
-Pour faire face aux problèmes de la ville, il faut avant tout connaître le territoire. Les électeurs des villes pensent souvent qu’ils connaissent le terrain, ils connaissent le territoire, mais ce n’est pas toujours le cas. Il faudrait d’abord bien le connaitre pour construire une vision et créer des politiques qui seront mises en œuvre ultérieurement. Ce n’est que sur cette base qu’un projet puisse être créé. L’étape suivante, c’est que l’administration mette en œuvre ce projet de manière efficace, et ce n’est pas souvent le cas. Il est également important d’entendre la voix des citoyens au sujet de la vision d’un maire en matière de développement urbain, afin qu’ils aient l’impression que quelqu’un pense à leur avenir, qu’il peut y avoir de l’avenir dans cette ville. Je ne peux pas parler de Skopje parce que je ne connais pas bien la ville, mais je ne pense pas que la tradition de consultation civique soit suffisamment ancienne ici.
En tout cas, cela prend du temps. Les choses ne peuvent pas évoluer d’aujourd’hui à demain. Nous parlons d’une longue période. Une génération peut changer la ville. En quatre ans, la situation ne peut pas changée, c’est impossible. Et le mandat d’un maire est court. Les changements peuvent apparaitre dans un intervalle de 15 ans. La durée du mandat d’un maire permet de commencer à résoudre un problème. Pourtant, après le départ du premier, le nouveau maire peut contester toutes les politiques élaborées par son prédécesseur. Le problème est là. Le nouvel élu devrait poursuivre les projets de son prédécesseur.

Le chauffage urbain est le principal polluant atmosphérique de Skopje. Comment ce problème est-il résolu à Bordeaux ?
-En France, le chauffage central est électrique, c’est-à-dire, d’origine nucléaire.

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Quelles sont les solutions de trafic dont Skopje a besoin ?
- Il conviendrait de mettre en place un système empêchant les véhicules d’entrer dans le centre-ville et de développer les moyens de transport public. C’est ce que nous avons fait à Bordeaux. Le centre de Bordeaux est exclusivement réservé aux piétons et les lignes de tramway ne croisent pas de véhicules. Ce n’est pas une solution contre les voitures en général, mais contre les véhicules qui utilisent des carburants fossiles.
À l’heure actuelle, l’administration locale utilise des véhicules électriques en ville. Pourtant, ils sont très peu utilisés, malgré certaines subventions accordées, principalement en raison de leur coût élevé. Selon certaines estimations, le prix devrait sensiblement baisser dans les dix prochaines années, surtout avec l’arrivée de véhicules électriques bon marché en provenance de Chine. Dans tous les cas, les voitures électriques sont également polluantes, car les batteries elles-mêmes sont une source de pollution.

Avez-vous une ville - modèle qui vous impressionne ?
-Lyon est une ville d’excellentes solutions, puis Bâle en Suisse où les voitures sont complètement rejetées et les gens utilisent uniquement les transports en commun. Lyon se distingue par le fait que depuis 30 à 40 ans, indépendamment de son maire, et la ville a changé de maire quatre fois, la politique urbaine se poursuit. L’administration est excellente en termes de mise en œuvre de projets. Plusieurs ingénieurs de renom sont au service de cette administration.

Quelle est la vision des villes du futur ?
-Le premier défi, c’est la mobilité des citoyens. Le deuxième sujet, c’est de savoir utiliser intelligemment les nouvelles technologies. En fait, nous allons passer à une société dans laquelle les habitudes et les besoins des citoyens, et non l’offre, seront avantageux. (Un exemple en est le système « BlaBlaCar » utilisé en France, qui permet d’utiliser la voiture de quelqu’un pour aller quelque part ou bien d’autres concepts). Nous en sommes donc au stade de la transition vers une société fondée sur les besoins des citoyens. Il faudrait aider d’une certaine manière les grandes entreprises et certains politiciens à se rendre compte de cette réalité. Les autorités municipales devraient, en ce sens, soutenir les grandes entreprises, les accompagner dans ce processus de transformation pour qu’elles puissent adapter leurs administrations. C’est un processus qui ne sera pas facile.

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Dernière modification : 03/12/2018

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