Rencontre avec Portalb [mk] [sq]

Interrogé par le portail « Portalb » sur la position de la France concernant la perspective européenne de la Macédoine du Nord, ainsi que sur le processus de réformes dans le domaine judiciaire et la lutte contre la corruption, l’ambassadeur a donné ses réponses à la journaliste Elida Zylbeari.

Propos recueillis par : Elida Zylbeari

Pourquoi la France n’a-t-elle toujours pas une position claire sur l’attribution d’une date d’ouverture des négociations entre l’Union européenne et la Macédoine du Nord, que ce soit pour ou contre ? Une attitude qui ne serait pas la phrase bien connue « nous soutenons la perspective européenne des pays des Balkans occidentaux » ?

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Cette question reste ouverte, tant à la France qu’à d’autres pays, nous en discutons toujours.
Nous voulons également donner à la Macédoine du Nord plus de temps pour adopter des solutions, et nous l’attendons non seulement du parti au pouvoir, mais également de l’opposition. La question sur le procureur spécial et la façon dont le pays traite la corruption de haut niveau reste ouverte. La loi est très importante car certaines affaires judiciaires n’ont pas encore été clôturées, et de nouvelles affaires sont apparues après le scandale Racket, pour lequel nous attendons une enquête transparente.
Le fonctionnement de l’Etat de droit est faible et n’est pas encore libre de l’emprise de la politique. Au lieu de se concentrer à résoudre les problèmes, et en particulier la corruption, les partis politiques menacent les uns les autres. Cela nous met en tant que pays, mais d’autres pays aussi, devant une réalité, que nous devons adopter une approche plus profonde, sinon fixer une date serait une simple formalité. Ainsi, lorsque nous prenons le temps de décider, cela signifie que nous cherchons que la date puisse avoir du contenu plutôt que simplement une forme. Il doit y avoir des progrès réels, convaincants et sérieux dans le domaine de la justice.

Que pensez - vous du processus de « vetting » dans le domaine de la Justice en tant qu’outil de réforme judiciaire ?

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La question du vetting n’est pas facile et ne devrait pas être faite simplement pour plaire à quiconque à Bruxelles. S’il s’agit juste d’un processus motivé politiquement ou d’une tendance de « balayer » certaines personnes, nous avons une situation très dangereuse. Il faut faire attention parce que tout le monde ne peut pas suivre ce processus.

Pourquoi la France a-t-elle tant de réserves sur la date et que risque-t-elle si elle accorde une date d’ouverture des négociations ?

"Nous considérons l’Union européenne comme une construction sérieuse de valeurs européennes et le président Macron est attaché à sa vision de l’approfondissement de cette construction européenne. Nous sommes prêts à faire face à la question de l’approfondissement et de l’élargissement. Les Balkans occidentaux sont sociologiquement et historiquement spécifiques, et donc en termes d’élargissement, nous devons adopter certaines modalités appropriées qui sont spécifiques à cette région. La liste des réformes reste encore incomplète, les réformes à mener à terme ne sont pas achevées. Par exemple, la loi sur les services de sécurité qui devait être approuvée par une majorité des deux tiers au Parlement n’a pas encore été adoptée. Par conséquent, nous ne devrions pas être l’otage de la logique voulant que la Macédoine du Nord reçoive une date en cadeau, uniquement en raison de la longue attente devant l’entrée de l’UE.

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Mais la Macédoine du Nord a fait du progrès conformément à la demande de l’UE sur les relations de bon voisinage, elle a aussi modifié sa constitution et son nom, a adopté des lois dans le domaine de la justice...

Il est important que les lois soient non seulement sur papier, mais également appliquées. En ce qui concerne la politique étrangère, le Président Macron a fait pour la première fois dans notre histoire, un message vidéo, pour saluer la signature de l’Accord de Prespa, pour montrer que nous apprécions beaucoup ce que fait la Macédoine du Nord, ce qui est d’une grande importance. Quoi qu’il en soit, il ne faudrait pas regarder seulement vers Prespa. Quand il s’agit du processus d’attribution d’une date, ce qui est important, c’est la fonctionnalité de votre système, des institutions, de l’adoption des lois et de votre capacité à mener des réformes.
L’idée qui prévaut dans l’opinion publique est que la voie empruntée par la Macédoine du Nord doit être rapide et réussie, mais notre idée est de trouver une voie efficace et réaliste que la Macédoine peut suivre.
Compte tenu des expériences précédentes avec les États membres, on peut affirmer que l’adhésion de certains pays aurait pu être plus efficace. Ni les négociations, ni leur adhésion à l’UE n’ont contribué à changer beaucoup de choses dans ces pays. En effet, malgré les réformes, leur système reste bloqué par des partis politiques, ainsi que par une dizaine de familles détenant le système économique en otage dans le pays. Nous ne voulons plus accepter de telles pays de l’UE.
Par conséquent, pour que l’intégration de votre pays soit réelle, efficace et effective et que les lois ne restent pas uniquement sur papier, nous devons sérieusement apprécier les accomplissements faits par le pays, relatifs à l’attribution d’une date d’ouverture des négociations.
L’idée de la France est de construire un véritable système politique européen avec des pays qui ont de solides systèmes politiques fonctionnels pour qu’il soit compétitif avec d’autres pays puissants tels que la Chine, la Russie, les États - Unis.

Mais nous ne parlons que d’une date, ce n’est que le début du processus, les chapitres seront ouverts un par un et une évaluation pourra ensuite être faite...

Cette logique m’inquiète, c’est la logique du toboggan. Lorsqu’un pays a monté sur le toboggan, il doit forcément arriver jusqu’au but. Dans l’expérience avec d’autres pays, nous avons vu que, bien que le pays a suivi le chemin jusqu’au bout, les mécanismes pour contrôler les accomplissements réels ne sont pas très efficaces. Le pays ne remplit pas toutes les conditions, comme les États qui ont déjà ouvert les négociations, où il existe même une régression dans certains domaines, tels que la liberté des médias et la primauté du droit.

Les gouvernements semblent être « détendus » et se disent qu’une fois les négociations ouvertes, il y aura du temps pour travailler sur ces questions pendant des années. Mais ce n’est pas notre logique. Nous demandons une réforme judiciaire substantielle et des progrès réels et sérieux dans les pays des Balkans occidentaux. Comme je l’ai mentionné plus haut, nous voulons des États dotés de systèmes fonctionnels respectant les valeurs européennes.

Si la Macédoine du Nord avait adopté une loi sérieuse sur la prévention de la corruption, nous étions confiants même l’été dernier à donner une date. Il y a des anomalies, cela aurait pu être mieux : la commission de lutte contre la corruption manque de fonds pour renforcer ses capacités et qu’elle ne soit pas encombrée d’objets à traiter. Les partis politiques du pays, ceux au pouvoir, comme ceux de l’opposition, manquent une véritable culture de compromis, qui ne serait pas au détriment de la justice et de l’impunité.
Si la Macédoine du Nord n’obtient pas de date, il y aurait une grande déception parmi la population, en particulier des jeunes, qui quittent le pays, alors que le nationalisme risque aussi de revenir...

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La vraie déception des citoyens, c’est quand il n’y a pas de vraies réformes. Si nous fixons la date et que le pays manque à ses obligations, la situation serait pire. La population et nous-mêmes verrons qu’il n’y a pas de progrès réel et qu’au bout de quelque temps, la déception sera plus grande.
Bien sûr, nous aussi nous voulons garder l’espoir européen en Macédoine du Nord, mais pas de la manière où nous allons maintenant ouvrir les négociations, comme nous l’espérons formellement, et nous ne pourrons pas les fermer avant des décennies car il pourrait ne pas y avoir de réels progrès.

Que pensez - vous des messages des dirigeants européens adressés aux États membres qu’il convient d’accorder une date ?

Ils sont libres de dire ce qu’ils pensent, comme nous. Ce sont des gens avec qui nous partageons ensemble l’idée de base, mais nous discuterons sur sa mise en œuvre, et la décision finale sera prise par le Conseil de l’Union européenne.

En plus des problèmes internes du pays, vous attendez-vous à d’autres obstacles ou conditions pour l’adhésion de la Macédoine du Nord à l’UE ? Prenez la Bulgarie, qui met des lignes rouges sur certains personnages historiques (Goce Delchev). Comment interprétez-vous ces conditions ?

C’est une affaire complexe qui ne peut être résolue en moins de 5 minutes. Il faut adopter une approche très prudente face à des questions aussi délicates. Les médias jouent également un rôle important, qui ne devrait pas aggraver la situation avec des écrits qui suscitent les passions. Il convient de trouver un langage commun qui unit, et non l’inverse, avant la période des élections législatives. C’est bien que l’accord de bon voisinage avec la Bulgarie ait été signé, mais il a peut-être été un peu précipité et il y a aujourd’hui une stagnation qui doit être surmontée par des compromis.

Dernière modification : 19/11/2019

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