Entretien au portail « Makpress » à la veille de l’anniversaire de la prise de la Bastille [mk] [sq]

Le vendredi 13 juillet, l’ambassadeur a accordé un entretien au portail « Makpress ». il a été interrogé à cette occasion sur l’accord signé entre la Macédoine et la Grèce, le Sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet, et la crise migratoire.

Le vendredi 13 juillet, l’ambassadeur a accordé un entretien au portail « Makpress ». il a été interrogé à cette occasion sur l’accord signé entre la Macédoine et la Grèce, le Sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet, et la crise migratoire. Enfin, à la veille de l’anniversaire de la prise de la Bastille, l’ambassadeur s’est exprimé sur la force d’inspiration et d’exigence pour les Européens d’aujourd’hui, des Droits de l’Homme, proclamés en 1789, avec la toute récente reconnaissance d’un principe de fraternité à valeur constitutionnelle par le Conseil constitutionnel français.

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1. Après la signature de l’accord à Psaridis (Nivitsi) pour résoudre le différend avec la Grèce, le public macédonien est divisé en ceux qui soutiennent entièrement l’accord et ceux qui disent que ce n’est pas bien de changer la Constitution, c’est-à-dire, d’accepter le nom erga omnes. Comment voyez-vous cela ?

Après un quart de siècle de querelles et de disputes juridiques parfaitement stériles, un accord a été trouvé qui ne satisfait personne totalement, ce qui ne saurait étonner. Chaque partie est tentée de voir sa position comme une partie de son identité nationale en regardant le passé, qui comporte des moments douloureux, mais sans considérer l’avenir. Ceux qui ici crient à la trahison devraient peut-être s’interroger pourquoi certains, de l’autre côté de la frontière, font de même, voire plus fort encore ! Vu de l’extérieur, on est surtout frappé comment cette question historique à fait l’objet de manipulations politiques et de calculs à courte vue. Il est temps que la raison prévale, même avec un pincement au cœur : c’est l’avenir du pays qui peut en dépendre, dans une région où les identités et les frontières doivent être consolidées. Cette question d’intérêt général devrait dépasser les calculs politiciens, si le pays veut vraiment être européen.
Ce texte est à prendre comme une chance pour tourner une page et en écrire une nouvelle, cette fois européenne. La France soutient fermement cette démarche qui a été entreprise avec un grand courage par des responsables politiques, qui méritent pleinement ce nom. Il serait dommage que ce pas franchi à grand’peine ne se concrétise pas, car c’est l’intérêt de tous, Macédoniens, Grecs, Européens que cette querelle finisse par un compromis qui serait une bonne nouvelle pour tout le continent. Pour cela, il peut en effet valoir la peine de changer une constitution !

2. Malgré l’accord sur le nom, l’UE a clairement indiqué que des réformes étaient nécessaires, ce qui nous a conduit à une date conditionnelle. Une réévaluation sera faite en 2019 après la mise en œuvre des réformes demandées. Cela signifie-t-il que les réformes sont une priorité pour devenir membre du club européen ?

L’Union européenne est autre chose qu’un club : c’est d’abord un idéal, de paix, de droit et de démocratie. Cet idéal se manifeste concrètement par la primauté du droit, l’esprit de compromis et un certain sens des valeurs universelles. Celles-ci se déclinent aujourd’hui par le respect de valeurs de solidarité et un souci particulier de notre responsabilité envers l’avenir de notre planète. Ceci correspond à un modèle de civilisation dont la force d’attraction reste unique. Il a permis la sortie de l’Europe communiste de modèles autoritaires et planifiés, ainsi que le développement rapide de la démocratie dans l’Europe du Sud. Cette construction est arrivée pour diverses raisons à un moment de vérité qui exige des changements profonds pour rester viable et répondre aux attentes de ses citoyens comme à ses idéaux. Ceci explique l’exigence que les changements, heureux et profonds, constatés à Skopje depuis 2016, soient confirmés par un approfondissement des réformes et une pratique de terrain de la démocratie qui ne soit pas formelle. Ce n’est pas un secret que de fortes déceptions existent, en France comme chez d’autres partenaires quant aux régressions de l’État de droit dans plusieurs États de l’Union voire à l’insuffisance chronique dénoncée par leurs propres citoyens face à la corruption dans la société ou à l’inefficacité de la justice. Il importe donc de repartir sur des bases solides, tant dans l’organisation européenne que chez les candidats, pour envisager des élargissements qui ajouteraient à la force de la construction européenne et ne l’affaibliraient pas. Par ailleurs, n’oublions pas que, à la fin des fins, ce seront, par referendum ou vote de nos parlements, les citoyens et non pas la bureaucratie bruxelloise ou les commissaires européens, qui décideront de l’entrée de nouveaux membres dans l’Union. Ce délai probatoire doit donc être vu comme une chance qui nous permettra de mieux aborder l’élargissement aux Balkans occidentaux, qui, comme l’a rappelé le président Macron, est un parachèvement naturel, le moment venu, de la construction européenne.

3. La veille du sommet de l’OTAN, comment évaluez-vous les chances de la Macédoine de réussir et devenir membre à part entière de l’Alliance d’ici la fin de l’année ?

Cette invitation est importante car elle représente une reconnaissance internationale et une garantie de sécurité dans une région où l’acquis de la paix mérite d’être consolidé. Il est clair aussi que l’appartenance à une même alliance ne peut que rassurer l’ensemble des communautés, relativiser les frontières sans les modifier, et donner le sentiment aux investisseurs d’un milieu plus prévisible et plus stable. L’invitation ne pourra cependant être concrétisée que par la ratification de l’accord gréco-macédonien par les deux parties concernées, qui mettra fin à un contentieux vieux de plus d’un quart de siècle. Par ailleurs, l’OTAN comme toute alliance a ses tensions et n’est pas une panacée. La Macédoine aura tout intérêt à penser, comme les autres pays européens, sa sécurité en fonctions des intérêts propres à l’Europe, ce qui passe par la construction d’une défense européenne avec des moyens autonomes. Sous l’impulsion de la France, des progrès en ce sens ont été accomplis et nous attendons avec beaucoup d’intérêt de ce pays, comme il en a manifesté la volonté, une participation à des opérations de maintien de la paix dans le cadre européen ou des Nations-Unies. D’autant plus que la Revue stratégique de défense adoptée par le conseil des ministres début juillet va permettre à la Macédoine de se doter d’un outil militaire parfaitement interopérable avec les autres armées européennes.

4. Lors du Conseil de l’UE, il a été décidé d’ouvrir des centres de réfugiés sur une base volontaire. La France acceptera-t-elle des migrants Quelle est la possibilité pour que ces centres soient principalement construits en dehors des pays de l’UE, comme en Macédoine, en Serbie... ?

La question migratoire met l’Europe à rude épreuve, d’autant plus qu’elle joue autant sur des peurs imaginaires que des réalités. Il faut que la vérité et la raison reprennent le dessus sur les préjugés et les émotions. La position française est claire sur notre devoir d’accueillir et de protéger ceux qui répondent aux critères du droit d’asile. Une nouvelle loi « Asile et immigration » vient d’être adoptée avec pour ligne directrice d’accélérer le traitement des demandes d’asile, de maîtriser l’immigration et de faciliter l’intégration des étrangers admis. L’arrivée de migrants économiques, en France comme ailleurs en Europe, pose cependant de multiples questions, avec des effets positifs, notamment économiques à moyen terme, sur un continent en pleine basses eaux démographiques, et négatifs en termes de réactions identitaires, qui sont compréhensibles. Les accueils massifs comme les rejets massifs sont irrationnels : il est clair qu’une solution européenne d’ensemble est à rechercher, où chacun peut apporter sa contribution. Il est vrai que cette question de l’accueil des migrants interroge en profondeur nos principes, nos espoirs et nos peurs comme Européens. Il est cependant tout aussi clair qu’on ne peut laisser les États de première entrée sans aide ou solidarité concrète, ni mettre en péril la libre circulation sans mettre en péril les principes mêmes de la construction européenne.
Le traitement des dossiers des demandeurs hors de l’Union est une question encore ouverte qui exige des solutions techniques et humaines, voire politiques, prises à l’échelle européenne. Le défi du développement de l’Afrique ne saurait non plus être éludée pour un traitement à long terme des causes de l’émigration. Tout ceci doit nous conduire à une réflexion commune européenne, qui dépasse les intérêts étroitement nationaux et à un juste partage des responsabilités comme des solutions. Il est clair en tout cas que sauf à renoncer à ce que nous sommes et à nos valeurs nous ne pourrons nous isoler du reste du monde : c’est la rançon de notre réussite et, probablement, la condition de sa poursuite.

5. Le 14 juillet, la France célèbre la chute de la Bastille ou le début de la Révolution française. La révolution, en soi, est un événement crucial dans l’histoire de l’Europe. Il est considéré comme un jalon dans les démocraties occidentales, les citoyens sont la force politique principale dans cet événement, l’égalité des citoyens devant la loi et la souveraineté de la nation ont été proclamées. A quel point ces valeurs sont effectives aujourd’hui, c’est-à-dire, visibles ?

La force des principes de la révolution française reste intacte. Ils inspirent encore notre droit puisque la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen a valeur constitutionnelle. Notre conseil constitutionnel vient de rendre justement une décision donnant valeur juridique à la « fraternité », parie de notre devise républicaine, à côté de la liberté et de l’égalité. Cette décision qui a parfois surpris mais devant laquelle tous s’inclinent a été rendue pour protéger ceux qui, sans motifs de gain, apportent leur soutien à des étrangers en difficulté, même si leur statut légal sur notre territoire n’est pas reconnu. Elle permettra ainsi au juge, tout en reconnaissant la légitimité de l’État à régler la question du séjour des étrangers et de leur statut, d’éviter que des actes de solidarité répondant à l’humanité pure et simple ne se retrouvent pas criminalisées. Le juge constitutionnel a aussi répondu à certaines remarques de notre Défenseur des Droits qui a rappelé récemment que notre État devait d’abord « respecter scrupuleusement les droits fondamentaux ». Cette conscience du droit et des droits fondamentaux de tout être humain, par-delà les emballements et les peurs de l’opinion et la prise en compte du principe de réalité restent un acquis fondamental, et une vigie pour tous les politiques. A l’heure où des doctrines illibérales se répandent ou sont consacrées en Europe, rappelant dans les mêmes lieux, les plus tristes dérives des années 30, je suis fier que notre république trouve la force de réaffirmer ses principes, qui ont fait sa force et donne son sens à l’Europe que nous voulons construire et à notre action dans le monde.

Dernière modification : 13/07/2018

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