Entretien au portail « Naslov », avec Slobodan Tomić [mk] [sq]

L’ambassadeur a répondu le samedi 23 mars à des questions du journaliste Slobodan Tomić. L’entretien a porté sur les nouveaux défis internes et externes que connaît la Macédoine du Nord depuis la conclusion de l’Accord de Prespa, ainsi que sur le processus d’adhésion et le soutien de la France en faveur de son intégration européenne et atlantique.

1. Votre Excellence, vous êtes ambassadeur de France dans le pays depuis presque trois ans de votre mandat. Cette période a été marqué par de nombreux événements marquants, à commencer par celui du 27 avril 2017.

Ces trois années ont été en effet marquées par de grands changements, dans l’ensemble positif selon les partenaires européens et de l’Alliance atlantique. Chacun espère que l’Accord de Prespa marque un pas dans la réconciliation régionale et la reprise de l’intégration européenne et atlantique du pays et de la région.
Ce fut un triste jour pour votre pays avec une flambée de violence, l’intrusion de personnes armées et masquées dans le Parlement. Des images ont choqué le monde entier : une députée traînée par les cheveux, le chef de l’opposition le visage en sang, un dirigeant de parti frappé à la tête. Aucune manœuvre politique ne justifie ce déferlement de violence.

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2. Que pensez-vous de l’Accord de Prespa ? Si cet accord était signé par le gouvernement précédent, les bombes auraient-elles eu lieu, ou encore la création du Bureau de la Procureure spéciale (SPO) ?

Après tant d’années, la situation semblait insoluble. Il a fallu une grande implication des responsables politiques pour franchir ce pas. Il comporte pour les deux opinions publiques des sacrifices et des compromis qui n’avaient rien de naturel. C’était le prix pour lever l’obstacle qui interdisait tout progrès vers Bruxelles et faisait porter une ombre sur le progrès économique et politique de la région.
Les deux choses sont différentes et ne relèvent pas de la même logique. Ce ne sont pas les relations entre Skopje et Athènes qui ont justifié à ma connaissance les enregistrements appelés « bombes » non plus que leur divulgation.

3. En ce qui concerne le SPO, vous avez déclaré qu’il « faudrait peut-être fermer ce dossier. » Pourquoi ?

On ne peut que souhaiter l’intégration de l’institution dans un système judiciaire normal, tout en préservant sa capacité à lutter contre la corruption passée, et surtout présente.

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4. Quelles sont les conséquences du changement de nom de l’État macédonien en République de Macédoine du Nord ?

On ne voit pas de problèmes nouveaux ouverts par cet Accord qui, au contraire, ouvre des perspectives excellentes pour les relations avec la Grèce et un exemple pour d’autres normalisations. Celles-ci permettront de changer la perception de la région, laboratoire de conflits, devenant une zone de paix et d’échanges. C’est le sens du plan de connectivité développé par l’Union européenne en mai dernier. Relier, unir, réconcilier.
La nation, la langue c’est une affaire de cœur et d’âme et il n’est pas question de les abolir. Je n’ai pas vu ni senti que le nouveau nom en profondeur puisse changer quelque chose, même si l’investissement de beaucoup, de part et d’autre, sur la question du nom donne le sentiment d’une défaite. C’était inévitable mais si une identité est réelle et forte, elle ne dépend pas des appellations administratives. Il faudra du temps pour que se construise la perception d’une histoire partagée où l’un n’exclut pas l’autre. Ce sera un devoir pour les historiens et les intellectuels que de donner son sens à cette histoire dans le grand récit de la diversité balkanique qui est partie intégrante de l’histoire européenne.

5. Après la ratification de l’accord de Prespa, le chef de la Nouvelle Démocratie, Kyriakos Mitsotakis, a annoncé le veto grec pour la République de Macédoine du Nord à toutes les étapes du processus de négociations d’adhésion à l’UE. Votre commentaire ?

Il a aussi reconnu que l’Accord était maintenant incorporé dans le droit international, ce qui est une réalité. Le processus de négociations européen est une autre chose mais la question du nom ne devrait pas être rouverte à cette occasion, selon le principe « pacta sunt servanda » base de ce même droit international.

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6. Quel est votre avis au sujet de l’accord d’amitié, de bon voisinage et de coopération signé avec la Bulgarie ?
La Bulgarie apparaît toujours à nos yeux comme un soutien de la Macédoine du Nord sur son chemin européen comme elle l’a été pendant sa présidence de l’Union l’an dernier. Le rapprochement entre Sofia et Skopje semble évoluer de façon favorable, et l’idée d’une histoire partagée au lieu d’une histoire disputée est un autre bon signal pour la région.

7. Le statut d’État de la Macédoine du Nord, peut-il être contesté ?

Un État de Macédoine du Nord, membre de l’Alliance Atlantique, en bonne entente désormais avec tous ses voisins et sur le chemin de l’Union Européenne est pour nous la meilleure garantie de paix. D’autre part, le ministère russe des Affaires étrangères a annoncé le mardi 19 mars que la Fédération de Russie avait reconnu la Macédoine sous le nouveau nom de « République de Macédoine du Nord ».

8. Que pensez-vous des relations entre les partis politiques de la coalition au pouvoir et de possibles élections parlementaires anticipées ?

Nous souhaitons d’abord un parlement fonctionnel qui discute et vote les lois dans l’intérêt national et remplit l’agenda qui permettra d’accélérer l’intégration européenne. Il revient aux partis et aux élus de défendre cet intérêt national ainsi que de décider si des élections permettent de faire avancer effectivement cet agenda. Leur énergie devrait se porter vers un travail législatif sérieux et sans précipitation c’est-à-dire la discussion, l’amendement et l’adoption de lois qui font consensus, sans chantage ni manipulation. C’est spécialement le cas pour la réforme des services de sécurité et de renseignement, qui ne doit être crédible et tenir mieux compte du passé et de la culture politique du pays. Pour obtenir l’ouverture des négociations, il sera jugé de la qualité et de l’effectivité, pas seulement de la quantité.

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9. Au petit-déjeuner à Bruxelles, en présence des ministres macédoniens Dimitrov et Osmani, il a été rappelé que les positions de Paris et d’Amsterdam étaient claires : il faudrait mener à bien les réformes prioritaires avant d’obtenir une date d’ouverture des négociations avec l’UE. Votre commentaire ?

La France attend le rapport de la Commission prévu fin mai qui permettra de juger des progrès accomplis dans les domaines de la corruption, de la justice, des services secrets et de la départisation de l’administration. Il n’y aucune raison de préjuger de la décision qui sera prise ensemble par les 27 États-membres. Il reste du temps pour voter les lois en souffrance en liaison avec l’opposition pour obtenir les majorités nécessaires. L’essentiel est que la dynamique des réformes persiste pour permettre le moment venu l’ouverture des négociations dans un climat politique apaisé. Le bon déroulement des élections présidentielles, sans manipulation et sans mauvaise foi, serait un élément positif pour juger des progrès objectifs de l’État de droit, pas seulement dans les textes mais sur le terrain de la véritable démocratie.

10. Votre message ?

Union et efficacité autour des réformes attendues par les citoyens, pour une justice impartiale, une administration dépolitisée, la lutte contre la corruption et la consolidation des libertés.

Dernière modification : 26/03/2019

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