Entretien de Mme Laurence Auer publié dans "Utrinski Vesnik" [mk]

Q. Cette année marque le 20ème anniversaire des relations diplomatiques franco-macédoniennes. Comment évaluez-vous celles-ci, vu le scepticisme qui existait jusqu’à présent à cause du sentiment que votre pays est du côté de la Grèce ?

J’espère que ce scepticisme n’est plus d’actualité, puisqu’en juillet le Président de la République, François Hollande, à l’occasion du Sommet informel des chefs d’Etats, à Brdo, a exprimé une position très forte en faveur de l’intégration européenne des pays des Balkans Occidentaux. Il a notamment indiqué que la France allait se réengager dans la région. Il a également rappelé que, lors de la Présidence française de l’UE de l’an 2000, à Zagreb la vocation européenne de la zone a été affirmée par l’Union Européenne. Il était très important que le Président réaffirme cette position, qui inclut naturellement la Macédoine. M. Hollande a souligné la dynamique régionale en cours dans les Balkans Occidentaux, avec l’accord Serbie-Kosovo en avril, l’entrée de la Croatie dans l’UE et la candidature de l’Albanie suite aux élections de juin.
C’est le cadre de l’appui français annoncé à Brdo : le Président a indiqué, que vu les bonnes relations qu’existent entre la France et la Grèce, il allait apporter son aide pour sortir de l’impasse sur la question du nom. Bien sûr, il s’agit de trouver une solution mutuellement acceptable sous l’égide des Nations Unies et sous le regard européen. Je rappelle aussi que les conclusions du Conseil Européen de décembre dernier soulignent la question du nom.

 
Q. Y a-t-il quelque chose de concret sur ce plan. Y a-t-il des résultats de cette aide offerte ?

Oui, le réengagement de la France s’est traduit par la nomination d’un représentant spécial du Ministre des Affaires Etrangères pour la diplomatie économique dans les Balkans, l’ancien ministre de la défense qui connaît bien la Macédoine, Alain Richard. Concrètement, l’engagement c’est traduit par de visites bilatérales politiques, notamment du Ministre délégué chargé des Affaires européennes, Thierry Repentin, qui est venu dans la région en septembre.
Nous préparons également une série de visites et de rencontres de représentants de la France et Macédoine dans les prochains mois, et nous préparons aussi toutes les discussions qui ont lieu à New York en marge de l’Assemblée Générale des Nations Unies. Déjà, à Brdo, il y a eu une rencontre officielle entre Nikola Poposki et Laurent Fabius, donc le contact a été établi pour avancer sur les sujets que le Président Hollande a présentés.

 
Q. Est-ce qu’il y aura une initiative sur la question du nom de la part de la France ?

Comme vous le savez, il y a deux directions de négociation. Dans l’immédiat, il y a un rapport de la Commission européenne qui est en préparation et je n’ai pas a ce stade d’informations particulières sur son contenu. Par ailleurs, il y a eu une visite du médiateur Matthew Nimetz. Nous sommes dans les consultations et contacts permanents, et nous souhaitons qu’une solution mutuellement acceptable soit trouvée. La France fera son possible pour apporter son aide. La perspective d’intégration européenne de la Macédoine fait partie de nos objectifs prioritaires : j’ai reçu comme mission de faire tout mon possible pour qu’elle réussisse, et toute l’Ambassade s’attache à développer des mécanismes et des projets concrets pour aller dans ce sens.
 

Q. Quel est la motivation de Paris, après l’évidente absence, à revenir à nouveau dans les Balkans et pousser l’intégration européenne des pays de la région ?

La France a été ici présente comme nation cadre, par exemple de l’opération « Concordia » en 2003 et au moment de la conclusion des Accords d’Ohrid. Le réengagement est un mouvement naturel, c’était l’absence qui, elle, était peu naturelle. La France a joué un rôle important dès 1991, et pas seulement ici mais aussi en Bosnie, puis lors des opérations au Kosovo. Les Balkans occidentaux sont notre voisinage proche, des pays amis avec lesquels nous avons une longue histoire partagée.
Nous étions engagés dès l’éclatement de l’ex-Yougoslavie dans tous les processus de stabilisation. Notre présence dans les Balkans Occidentaux est toujours réeelle, concrète et s’accompagne d’un engagement budgétaire, avec des projets et des coopérations.
 

Q. Officieusement, il y a des indications que le prochain rapport réaffirmera la recommandation de la CE pour l’ouverture des négociations pour la Macédoine, mais que le pays ne sera pas à l’ordre du jour au Sommet de décembre. Selon vous, quelles sont nos chances, de tout de même avoir une décision pour l’ouverture des négociations ?

A ce stade, je n’ai pas d’information sur ce que va recommander la Commission, il faut encore attendre un mois pour qu’elle finisse son travail interne. Je n’ai pas de doute que la Commission va rassembler tous les éléments possibles, en particulier les résultats de la Commission d’enquête dans son rapport. C’est seulement plus tard, quand le rapport sera transmis aux Etats-membres que nous saurons ce qu’il comporte et ce qu’il y aura à l’ordre du jour du Sommet européen. Les décisions se font pays par pays, et la dynamique régionale cette année a été forte. La décision d’ouvrir des négociations sur la Serbie est en discussion, seront également évaluées les élections au Kosovo du 3 novembre, donc il y aura beaucoup de choses à discuter. Nous ne savons pas encore si la décision concernant votre pays sera à l’ordre du jour. C’est en discussion.
 

Q. L’épilogue de la Commission sur le 24 décembre était l’une des conditions principales pour que la Macédoine puisse espérer une date d’ouverture des négociations. Est-ce suffisant de noter uniquement les violations de la Constitution, sans identifier les responsabilités ?

Il s’agissait d’une Commission d’établissement des faits entre les partis. Ce sont les termes de référence de l’accord du mois de mars, conclu avec l’intermédiation du Commissaire européen. La Commission d’enquête c’est réunie depuis le 14 juin avec des observateurs internationaux, elle a fait certaines recommandations pour que de tels événements ne se reproduisent pas. Ce qui a été suggéré en termes de procédure pour l’approbation du budget, de procédure pour garantir le travail des journalistes et la sécurité dans l’enceinte du parlement, permettra aux groupes parlementaires de continuer leur travail dans un climat apaisé. Chacun a le même souci que de tels évènements ne se reproduisent pas.
 

Q. Quelle est la position des diplomates sur les derniers changements de la Loi sur les médias ?

Aucune institution de l’Union européenne n’a demandé la loi sur les médias, cela a été dit par la Commission à plusieurs reprises et particulièrement le 13 août. La commission a précisé que dans le cadre de la transposition des règles européennes, il fallait adapter la directive sur les services audiovisuels. Or, dans une démocratie, les médias sont un secteur sensible, important pour la liberté d’expression : on dit même que les médias sont les poumons de la démocratie, c’est par là que la démocratie respire. Pour cela, l’UE est vigilante sur les conditions d’exercice des journalistes dans le pays.
Ces conditions sont par ailleurs une matière juridique extrêmement technique, comme le montrent les aller-retours avec les experts internationaux, notamment du Conseil de l’Europe à qui on a soumis les différentes version du projet de loi sur les médias.
Pour ces deux raisons, la question des médias est à manier avec beaucoup de précaution. Par exemple, aujourd’hui, l’internet n’a pas de frontières et la profession de journaliste n’est plus exercée de la même manière qu’il y a dix ans. Aujourd’hui, grâce aux progrès techniques, les médias produisent de l’information instantanée, les réseaux sociaux ont également changé les choses. Parce que c’est le poumon de la démocratie et parce que c’est une matière complexe et technique, il faut que les médias soient gérés en concertation et en confiance, surtout quand on veut en changer les règles. Par exemple, en France, il n’ya pas de dépénalisation de la diffamation, prouver qu’il y a eu diffamation est si difficile qu’en réalité il est presque impossible de gagner des procès à ce titre. Car celui qui est demandeur doit prouver les faits, et ensuite prouver que ce qui a été publié dans les médias est un crime.
 

Q. Comment jugez-vous les accusations de l’opposition en Macédoine, comme pays candidat à l’UE, qu’il ya trop d’arrestations, intimidations, lustrations

Je ne crois que ce soit notre rôle, ni le mien entant qu’ambassadrice, même s’il ya cette candidature à l’UE de commenter tous les évènements. Mon objectif est d’être utile et efficace. Cela veut dire que quand nous voulons faire passer des messages, nous le faisons, mais auprès des autorités, pas de façon publique. Je crois que c’est aussi la meilleure manière de contribuer, dans la durée, à être utile pour la population et le pays.
 

Q. Après tous les évènements dans et autour du pays, est-il possible, selon vous, que la Macédoine renonce formellement à l’intégration européenne ?

C’est une question qui doit être posée aux autorités macédoniennes et à la population : sur la vision qu’ils ont du pays dans dix ou vingt ans. On pourrait aussi se poser la question d’une autre façon : est-ce qu’il existe une autre voie si l’intégration européenne n’est pas au bout de chemin ? Existe-t-il une alternative ? Quelle identité pour le pays dans un monde globalisé ? Quel avenir pour le pays ?
Nous organisons beaucoup de débats sur l’intégration européenne, sur les relations interethniques, sur l’avenir du pays et le rapprochement européen. Lundi prochain, nous tiendrons un tel débat avec la participation d’experts français et nous espérons que de nombreuses personnes, en particulier les jeunes, seront intéressés à participer à ce type de réflexion.
 

Q. La France est la cinquième économie mondiale, mais avec un tel pouvoir économique l’échange commercial avec la Macédoine est presque invisible. Vu que le gouvernement avait plusieurs "Road shows" cet été dans votre pays, ya t-il des résultats ?

Si la France était peu présente, c’est en raison d’une combinaison de facteurs : les entreprises françaises qui exportent sont de grosses entreprises, nous sommes ainsi leaders dans le domaine de l’eau, des cosmétiques, de l’aéronautique, à travers par exemple « L’Oréal », ou « Airbus ». Il faut également trouver des entreprises moyennes dans des secteurs adaptés au marché macédonien, pour apporter une offre alternative. D’autre part, souvent, on ne sait pas que les entreprises françaises sont déjà ici, comme dans le domaine des routes, des infrastructures, ou de l’ingéniérie. Pour les faire connaître, nous organisons un forum économique franco-macédonien, pour donner la parole aux entreprises françaises présentes, telles que « Publicis » ou « Carrefour », voir ce qu’elles peuvent apporter dans d’autres domaines, par exemple de l’agroalimentaire. Je pense qu’on peut établir une coopération technique de qualité et avoir par la suite des contrats. Le prochain forum économique des affaires aura ainsi lieu en octobre.

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Dernière modification : 08/10/2013

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