Dans les pages de Zaman, [mk] [sq]

Dans son entretien accordé au mensuel « Zaman », l’ambassadeur s’exprime sur des questions d’actualité liées à la campagne des candidats entre les deux tours de la présidentielle, aux perspectives européenne et atlantique de la Macédoine du Nord, ainsi qu’aux activités internationales de la France relatives aux droits de l’homme.

Il remercie également les autorités politiques et religieuses macédoniennes, ainsi que la société civile de la sympathie et de la solidarité exprimées à l’occasion de l’incendie qui a ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris.

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1. Tout d’abord, je souhaite exprimer mon plus grand regret face à l’incendie qui a ravagé la cathédrale Notre-Dame de Paris. Bien qu’il s’agisse d’un trésor commun du monde entier, elle revêt une grande importance pour les Français. Quel est votre sentiment quant à la campagne de collecte de fonds des Français pour la restauration de la cathédrale ?

La sympathie et solidarité marquées en cette occasion par les autorités et les forces politiques macédoniennes, plusieurs autorités religieuses et la société civile ont été une grande source de réconfort. Dans un monde déchiré par les antagonismes et les égoïsmes, où nous assistons à un dévoiement des opinions religieuses vers la violence et l’intolérance, il est bon que subsistent des symboles qui unissent tous ceux qui croient en la beauté et dans le pouvoir des hommes à construire des lieux partagés dédiés à la prière et à l’Esprit. L’émotion lorsqu’un d’entre eux est détruit ou endommagé est positive et ne se limite pas à Notre-Dame : la destruction des mosquées de Banja Luka ou d’Alep ont soulevé chez nous protestation et indignation, d’autant plus que dans ces cas-là il ne s’agissait pas d’accident mais de malveillance. Mais la grandeur humaine est aussi dans la reconstruction, et c’est ce à quoi nous nous attelons désormais, pour nous montrer dignes de nos ancêtres bâtisseurs.

2. La Macédoine du Nord se prépare pour le deuxième tour de l’élection présidentielle. Au premier tour, le candidat soutenu par le SDSM, parti au pouvoir, a eu un léger avantage. Comment évaluez-vous la situation politique actuelle dans le pays ?

Il est important qu’un président soit élu le 5 mai : cela signifiera que le pays est sorti de sa crise institutionnelle et encouragera certainement à ouvrir les négociations d’adhésion, dans un temps plus ou moins rapproché selon l’appréciation qui sera faite du bilan des réformes. Le pays a besoin aussi d’une personnalité propre à le représenter au niveau international dans une période clef de son histoire. Comment intégrer l’Europe et même à l’OTAN un État qui ne peut désigner normalement son chef, commandant de ses armées ? Chacun devrait se poser cette question simple.

3. Il semble que les voix albanaises de Blerim Reka seraient décisives au second tour. Que pensez-vous de l’influence des 80 000 voix de Reka ?

La campagne du Recteur Reka m’a semblé d’une haute tenue intellectuelle, autour de la notion de République. J’espère que ses électeurs, plutôt que la simple appartenance communautaire, démontreront au deuxième tour, par leur simple participation, leur attachement à l’État comme bien de tous. Au-delà du choix politique entre deux candidats, leur présence aura un vrai poids pour consolider la stabilité du pays.

4. Si le taux de participation est inférieur au minimum obligatoire de 40%, même si les probabilités sont très faibles, quel chemin faudrait-il suivre selon vous pour élire le père de la nation ?

La Commission de Venise, un des organismes européens les plus écoutés en matière de droit constitutionnel, a préconisé depuis longtemps un abaissement ou une suppression du seuil de participation.

5. L’opposition macédonienne déclare que son candidat, s’il est élu président, il examinera l’Accord de Prespa sur le changement du nom et relancera le processus dès le début. Pourrait-il avoir une révision de l’Accord de Prespa ? Un tel acte, peut-il stopper tous les processus d’intégration européenne ? Est-ce possible un tel scénario, selon vous ?

Pour l’heure, l’accord existe et est désormais une réalité du droit international. Je comprends que tous les candidats insistent sur leur volonté de respecter le droit. Dont acte. La France le soutient. Selon le Président Macron, il est en effet bon pour vous, pour la région et l’Europe.

6. Un grand nombre d’États membres de l’OTAN ont ratifié le protocole d’adhésion de la Macédoine du Nord au sein de l’Alliance. Quand est-ce que la France procèdera à la ratification du protocole ?

Les procédures sont en cours et notre parlement devrait ratifier avant la fin de l’année. Il est en effet important que cette ratification puisse avoir lieu dans un esprit qui marque la solidité de l’Alliance. Il serait contre-productif de mêler cet acte symbolique à d’autres considérations étroites : je ne crois pas à des retards en France ou ailleurs, chacun attend le trentième drapeau à Bruxelles !

7. Selon certaines rumeurs, l’UE ne recommandera pas l’ouverture des négociations avec la Macédoine du Nord en raison de l’échec de la mise en œuvre des réformes juridiques. Que pensez-vous, cela serait-il possible ?

Le rapport de la Commission est attendu pour la fin mai. Il reste en effet plusieurs points à compléter sur la feuille de route, et surtout à confronter les textes votés à leur application.

8. Les réformes dans le domaine de la Justice restent l’élément le plus critique, mais il semble en revanche, que les institutions nationales ne soient pas en mesure de remplir toutes les obligations découlant de l’intégration à l’UE. Selon vous, comment l’UE peut-elle aider la Macédoine du Nord à remplir les critères et à ouvrir les négociations ?

IL y a en effet beaucoup à faire pour doter l’État d’une capacité de négociation. Suite à la promesse du Président Macron au Premier Ministre Zaev nous nous y employons, discrètement et patiemment. Notre expert français au près du Vice-Premier ministre Bujar Osmani organisera ce semestre cinq réunions de haut niveau destinées à préparer ce travail en termes de formation des hauts fonctionnaires, d’informatisation, de coordination des services de l’État et des ministères. Nous mobilisons les meilleurs conseils en France et ailleurs en faveur de cette démarche. Notre approche n’est pas d’ouvrir pour ouvrir, mais de le faire utilement et méthodiquement. Nous voyons bien les Balkans de l’Ouest et la Macédoine du Nord mais dans une Union fonctionnelle. Que cette ouverture de négociations ne soit pas une promesse en l’air de bureaucrates, une déception de plus, mais une réalité !

9. Le Bureau du procureur spécial, créé avec l’aide de la communauté internationale, commence à compter ses derniers jours. Les partis politiques n’arrivent pas à trouver un langage commun pour prolonger le mandat de cette institution. Quel est votre commentaire sur les développements récent concernant le fonctionnement du SPO ?

Rien ne saurait plus dommageable que de voir certains privilèges ou des immunités imméritées bloquer le processus. Il faut que les points de vue continuent à se rapprocher en vue d’une décision consensuelle. Une telle institution est nécessaire, mais il faut dépasser les questions de personnes, les revanches et surtout préparer un outil utilisable pour lutter contre la corruption présente et à l’avenir.

10. Comment évaluez-vous le reste de la route à parcourir de la Macédoine du Nord sur le chemin vers l’UE ? Selon vous, quand est-ce que la Macédoine du Nord peut-elle devenir membre de l’UE si le processus de réformes se déroule sans failles ?

Les dates appartiennent au marketing politique et je ne m’y risquerai pas, car l’Union européenne doit elle-même poursuivre sa rénovation intérieure et passer l’étape douloureuse du Brexit. Une chose est certaine : le processus peut s’accélérer ou se ralentir selon les décisions des citoyens. Une présidentielle réussie serait un bon point !

11. Le président Macron a déclaré que la France ne céderait pas quant à l’investissement de la religion dans l’espace politique. Quels sont les projets de la France face à cette problématique globale ?

La France vit une situation complexe : l’État ne reconnaît et ne subventionne aucun culte. La liberté de conscience et d’expression y est fermement enracinée depuis 1789. Toutefois, un Concordat avec l’Église catholique, étendu aux cultes israélite et protestant, est appliqué dans l’Est de la France, depuis 1918, suite au retour de ces territoires sous souveraineté française après la Première Guerre Mondiale. Des efforts sont en cours pour assurer sur l’ensemble du territoire une représentation des institutions musulmanes et faciliter le dialogue de la deuxième communauté de croyants avec les pouvoirs publics. Le chantier est complexe compte tenu de l’organisation très décentralisée de cette communauté. Il doit être abordé avec tact et prudence. En général, l’idée d’une « laïcité ouverte » c ‘est à dire ne niant pas le fait religieux mais lui permettant de concourir à la richesse intellectuelle, philosophique et culturelle du pays est une réalité française. En revanche, il existe une demande générale, à part chez certains extrémistes, de tenir la sphère religieuse hors de l’influence politique directe, notamment lorsqu’il s’agit des droits civils et individuels. Personne ne peut imposer à autrui sa conduite sur la base de ses propres convictions religieuses.

12. Dans les pays où la démocratie n’est pas pleinement mise en œuvre, des injustices et des actes de torture sont commis dans certains domaines de la société. Il y a un certain nombre de cas où les droits de l’homme sont violés. Sachant que la France est l’un des pays les plus développés de l’Europe, quels sont ses plans pour protéger les droits de l’homme des personnes vulnérables ? Quel genre d’initiatives prend-elle dans ce domaine ?

La France est notamment active au niveau international dans le cadre multilatéral pour la suppression de la peine de mort. C’est à nos yeux un marqueur essentiel des valeurs européennes qui ont une vocation universelle et rejoignent toutes les grandes options philosophiques et religieuses mondiales autour du respect de la vie et de la dignité humaine. Avec nos partenaires européens, nous avons aussi promu ici l’adoption de la loi anti-discrimination, qui représente aussi une étape importante pour ce pays dans sa voie vers l’Union européenne.

La question des migrants nous pose toutefois des questions que l’on ne saurait éviter et qui nous mettent au défi de respecter nos valeurs. La France a fait en tout cas le choix de continuer à respecter le principe de l’asile politique et de l’accueil de ceux qui sont persécutés en raison de leurs opinions ou fuient des situations d’atteinte graves aux droits de l’Homme. Elle est attentive à ce que ce principe soit respecté au niveau européen et plaide, de façon générale, à ce que notre Union reste fidèle à ses valeurs fondatrices, face aux tentations toujours présentes de la Realpolitik et à la montée des populismes ou des autoritarismes. C’est dans cet esprit qu’elle va aborder à partir de la mi-mai la présidence du Conseil des Ministres du Conseil de l’Europe, qui, au-delà même de l’Union, reste un indispensable instrument normatif. Sans État de droit, pas d’Europe possible ! C’est une réalité à faire vivre inlassablement et concrètement, ici et ailleurs.

Dernière modification : 13/06/2019

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