Nous n’oublions pas mais nous faisons des épreuves du passé des raisons de bâtir un avenir meilleur [mk] [sq]

L’ambassadeur a accordé un entretien au quotidien « Nova Makedonija », paru dans le numéro du 12 novembre. Il y évoque le centième anniversaire de l’Armistice du 11 novembre, dont l’organisation conjointe avec les Allemands en Macédoine est un exemple de réconciliation.

Il s’exprime sur une possible réconciliation nationale suite aux événements du « 27 avril », pour évoquer enfin, les perspectives d’intégration européenne et atlantique.

Votre Excellence, le 11 novembre, c’est le Centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale. Comment la France célébrera-t-elle cet anniversaire ?

Toutes les familles vont se souvenir, c’est certain, car c’est le peuple français tout entier qui a été touché dans sa chair par ce terrible conflit qui a décimé les familles et ravagé le nord et l’Est du pays. C’est aussi un souvenir d’unité face à l’ennemi et de résistance surhumaine, comme à Verdun. C’est aussi le souvenir des troupes de tout l’Empire qui ont partagé notre victoire et commencé alors le chemin de leur peuple vers l’égalité et leur liberté. C’est le souvenir de nos alliés, du monde entier venu sur nos champs de bataille. Tout ceci sera vécu à travers l’invitation d’une soixantaine de chefs d’État Et de gouvernement mais aussi de représentants de la société civile des quatre coins du monde venus dire leur foi dans un monde de paix et de coopération. Face au retour des égoïsmes, des populismes et des nationalismes, jusqu’au cœur de l’Europe ce sera l’occasion de dire notre volonté de défendre le multilatéralisme et notre foi dans la paix et le développement, en répondant aux nouveaux défis planétaires. La Macédoine sera représentée par son président qui sera convié à s’exprimer à cette occasion, comme représentant d’un peuple ami et allié. Nous n’oublions pas que Bitola comme Verdun a reçu la Croix de guerre, distinction unique pour une ville et justifiée par les immenses souffrances de sa population.

Dites-nous plus précisément quelles sont les activités et manifestations qui seront organisées ce jour-là à Bitola et en Macédoine ?

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Nous marquerons ici cet anniversaire samedi dix novembre à onze heures au cimetière français par une cérémonie très simple où je lirai le message du président Macron adressé à la nation et les noms des soldats tombés cette année pour la France puisque notre pays continue à se battre pour ses valeurs, aujourd’hui contre le terrorisme et le fanatisme. A l’issue de cette brève cérémonie, nous signerons le livre d’or dans la Maison du Souvenir qui vient d’être inaugurée. Le dimanche onze je serai à Bitola pour participer à la cérémonie serbe à laquelle je suis invité, avant une double cérémonie franco-allemande aux deux cimetières militaires de Bitola en présence du corps diplomatique et des hautes autorités du pays ainsi que des maires de la région. Des jeunes venus de France et des lycéens de Bitola rendront un hommage spécial et une plaque dédiée à la Paix, sculptée par les lycéens normands de Coutances, sera dévoilée.
Avec l’appui de la mairie d’Épinal, nous prolongerons ce moment de mémoire en traduisant en français et en faisant circuler en France une exposition consacrée au Front de Macédoine réalisée par l’Association des Professeurs d’histoire de Macédoine, qui détaillera les étapes de la Guerre et la vie des civils et des militaires, qui permettra de rendre sensible au public français une histoire européenne commune mais méconnue de notre public. Il comprendra mieux ainsi tout ce qui nous rapproche et l’espoir que nous partageons dans une Europe de la Paix.

Vous avez prévu une célébration commune avec l’Allemagne, pour marquer cette Journée de la réconciliation. Comment vous avez réussi, vos deux pays, ennemis de guerre jadis, à vous réconcilier et oublier les hostilités et les souffrances ?

Mon collègue allemand, qui n’est pas francophone, fera le bel effort de tenir son discours en français dans notre cimetière, et nous en sommes très touchés. Je prendrai la parole en allemand au cimetière allemand, toujours avec émotion, en repensant à certains moments de notre histoire familiale. Nous n’oublions pas mais nous faisons des épreuves du passé des raisons de bâtir un avenir meilleur. Les deux peuples sont différents et leur rapport au monde n’est pas le même mais ils sont conscients de leur responsabilité au service d’un monde meilleur et ils savent que, même puissants et riches (à eux deux leur contribution à l’OTAN dépasse celle des États-Unis), ils ont besoin non seulement l’un de l’autre, mais aussi des autres. Ils portent un projet voulu par deux grands hommes, Adenauer et De Gaulle, qui ayant traversé la Première Guerre puis la Deuxième Guerre mondiale ont compris qu’ils pouvaient contribuer à faire advenir un monde nouveau, où l’Europe redeviendrait sujet de l’histoire et non une zone de rivalités internes ou externes. Le défi reste le même aujourd’hui face aux États-Unis, à la Russie et à la Chine.

Votre Excellence, la réconciliation est également présente sur la scène politique macédonienne. Cette possibilité a été annoncée par le chef du SDSM et actuel Premier ministre, Zoran Zaev. Personnellement, croyez-vous qu’en Macédoine, il est possible de parvenir à une réconciliation entre politiciens ?

Retrouver la concorde civile est une condition minimale pour aller de l’avant vers l’Europe. Se réconcilier avec ses voisins, trouver la voie de la coopération sincère entre les communautés, restaurer la fraternité entre les citoyens et mettre fin à la guerre civile larvée entre » partisans » et « traîtres », c’est la feuille de route indispensable. Cela réclame de rompre avec un discours de haine : non, l’adversaire n’est pas par principe « anti-occidental « parce qu’il est attaché à un certain nombre de références auxquelles il sent son identité profonde attachée, non, il n’est pas en train de « vendre le nom », parce qu’il pense que des compromis même pénibles sont nécessaires pour assurer l’entrée du pays dans une alliance ou une union ! Il serait aussi important que les politiciens renoncent à un discours de haine ou d’exclusion et donnent l’exemple. Mais c’est toute une attitude qui doit changer.

La possibilité de réconciliation concerne les événements du 27 avril. Comme vous l’avez déclaré dans une interview au Journal de Bitola, vous les avez vécus personnellement parce que vous étiez devant le Parlement. Est-ce qu’en Macédoine on peut espérer une réconciliation après ces événements sanglants qui ont failli nous conduire à un affrontement interethnique ?

Ces événements ont connu des niveaux de responsabilité très divers et il reste à en faire l’histoire exacte, ce qui prendra peut-être un peu de temps. On ne peut mettre sur le même plan, en saine raison, des manifestants qui sont entrés dans le parlement, visages découverts et sans intentions violentes, et des hommes masqués et violents, des hooligans voire de possibles tueurs. On ne peut confondre des personnalités connues et qui ont eu au moins le courage de leurs actes, quittes à en assumer l’indiscutable responsabilité, et des comploteurs, qui auraient pu mener le pays à la guerre civile, ou en tout cas à de graves désordres intérieurs. On ne peut donner à tous le seul label de « terroristes ». A partir de là c’est le bien du pays qui fait la décision, avec un équilibre difficile à trouver entre compréhension humaine et nécessaire maintien de normes minimales sans lesquelles l’État de droit est impossible à construire. On ne doit pas oublier que de tels arrangements peuvent nourrir de grands troubles dans les consciences dans un monde où les repères et les valeurs deviennent incompréhensibles. Il serait inacceptable que certaines personnes, qui ont pu organiser ces violences, échappent, même pour services ponctuellement rendus, à la sanction de leurs actes.

Le vote des 80 députés pour l’ouverture des amendements constitutionnels, prouve que l’Accord de Prespa pour résoudre le différend concernant le nom avec la Grèce, pourrait être ratifié. Personnellement, croyez-vous que le vote à l’Assemblée et l’acceptation des amendements constitutionnels, vont conduire la Macédoine à l’OTAN et ouvrir les négociations avec l’UE ?

Cette ratification est un élément indispensable pour ouvrir le chemin. Celui de l’OTAN est le moins ardu, en l’absence d’obstacles de la part d’aucun État-membre. La France pour sa part soutient sans hésitation la candidature de Skopje comme l’a déclaré le président Macron au Premier Ministre. La voie vers l’Europe suppose des progrès nouveaux dans les réformes, qui dépendent de vous, et il faudra aussi, du côté européen, que tous les États-membres soient disposés à accepter un nouvel élargissement. Nous avons aussi un grand travail de réforme à accomplir pour accueillir de nouveaux membres, compte tenu des imperfections évidentes du fonctionnement de l’Union actuelle. Cela ne doit pas nous empêcher de travailler ensemble très concrètement au rapprochement pour préparer, le moment venu, l’intégration.

Pensez-vous que l’Accord de Prespa sera voté au Parlement grec ?

C’est en tout cas ce que prévoit l’Accord, et ce que nous appelons de nos vœux, car cet accord est bon pour toute la région et pour l’Europe. Nous le disons à Athènes comme à Skopje.

Comment évaluez-vous l’Accord de Prespa ?

Il a fallu du courage pour le signer, et il faudra encore mobiliser de la bonne volonté pour qu’il porte les fruits de la réconciliation. Ce qui comptera, c’est l’esprit d’entente ainsi créé et la volonté pour les deux pays d’écrire ensemble une nouvelle page de l’histoire de cette région du monde, cent ans après la fin de la Première Guerre Mondiale.

Ne pensez-vous pas que la Macédoine soit peut-être le seul pays de l’Europe qui se retrouve devant une telle obligation - changer de nom pour devenir membre de l’OTAN et de l’Union européenne ?

La Macédoine reste la Macédoine, avec une dénomination géographique. C’est la fin d’une longue querelle, antérieure même à la création de l’OTAN et l’Union Européenne. Les concessions coûtent de part et d’autre, comme me le disent d’ailleurs certains amis grecs qui vivent la concession du nom de Macédoine au voisin du Nord, comme une tragédie personnelle. J’ai d’autres amis qui ont pleuré ici lors de l’ouverture du vote sur les amendements constitutionnels. Il faut respecter les sentiments nationaux, c’est incontestable, car ils portent des deuils et des arrachements, mais faut-il à ce prix demeuré figé dans une situation où l’on a peut-être raison, mais dans une impasse ?

Récemment, certains pays occidentaux et les États-Unis ont insisté de manière peu diplomatique que la Macédoine accepte l’Accord avec la Grèce. En même temps, ces pays déclaraient que la Russie s’immiscerait dans les affaires intérieures de la Macédoine et soutiendrait les partis et les citoyens qui s’opposeraient à cet accord. Pensez-vous que la Macédoine est dans une situation ingrate où elle doit supporter les pressions de l’Ouest et de l’Est ?

Le meilleur moyen d’échapper aux pressions est de se mettre dans la position de participer de plein droit comme membres des alliances et des communautés prêtes à vous accueillir. Dans le monde d’aujourd’hui celui qui est seul et isolé sera l’enjeu des intérêts ou des ambitions des autres.

Quel est votre avis sur le comportement de l’opposition en Macédoine face à l’acceptation, ou non, de l’Accord de Prespa ?

Les partis représentent des forces historiques et des opinions, et il n’y a pas lieu de juger négativement telle ou telle position qui correspond à un sentiment profond. Nous respectons ceux qui ont librement voté contre ou même les électeurs qui ont choisi de s’abstenir, c’est leur choix, même si nous avons clairement exprimé ce qui nous semblait correspondre à l’intérêt du pays dans sa perspective européenne. Après un chemin difficile et tortueux, regardons plutôt vers l’avenir. Le temps de l’Europe peut s’ouvrir pour ce pays : c’est un chemin qui exigera la mobilisation de tous les talents et de toutes les bonnes volontés. Une approbation finale plus libre et plus large serait un signe de maturité et de réponse positive à un défi historique.

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Dernière modification : 10/12/2018

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