...et de Nova Makedonija et Bitolski vesnik [mk] [sq]

Le lundi 20 mai, à l’occasion du colloque scientifique sur le « Centenaire du traité de Versailles : traités et frontières », l’ambassadeur a répondu aux questions d’actualité du rédacteur en chef du journal de Bitola « Bitolski vesnik » et correspondant du quotidien de référence « Nova Makedonija ».

A l’heure où l’Europe célèbre le Centenaire du traité de Versailles, n’est-elle pas confrontée à l’adoption d’un nouvel accord à l’exemple de celui de Versailles pour une nouvelle démarcation ou bien une redéfinition des frontières des pays des Balkans occidentaux y compris celles de l’ex –Yougoslavie ?

Si le Traité de Versailles peut nous donner des leçons, il s’agit bien de leçons de prudence et de réalisme : il faut qu’il n’y ait ni vainqueurs ni vaincus mais que toute solution soit celle d’un règlement satisfaisant pour tous, car on choisit ses amis, pas ses voisins ; par ailleurs, l’horizon est bien à nos yeux d’accueillir dans une Union qui y sera prête des États prêts à coopérer non des entités animées par la rancœur voire l’inaet. La construction européenne repose sur la relativisation des frontières au profit de l’égalité des droits et sur une appartenance commune.

Certains pays, tels que l’Albanie et le Kosovo ne cachent pas le fait qu’ils sont pour une unification de tous les Albanais dans un seul État, et que le président serbe M. Aleksandar Vucic s’engage ouvertement pour une démarcation frontalière entre la Serbie et le Kosovo. Le président de la Bosnie-Herzégovine, M. Milorad Dodik, il ne cache pas non plus le fait qu’il est pour l’indépendance de la Republika Srpska.

Je constate que ces perspectives, pour la plupart et pour autant qu’elles soient exactes dans leur formulation, n’entrent pas dans un esprit de rapprochement avec l’Union européenne. Mais il est vrai que certains idéologues de la région devraient choisir plus clairement entre le XIX ème et le XXI ème siècle, sous peine de la faire retomber dans un cycle de violence et de misère.

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Votre Excellence, certains pays de l’Europe, y compris la France, ont récemment annoncé qu’il était temps d’arrêter l’intégration des pays des Balkans occidentaux tant que l’Europe ne se réforme elle-même. En ce sens, il semble que l’optimisme concernant l’ouverture des négociations avec la Macédoine du Nord, commence à baisser.

Les deux processus de réforme ne sont pas incompatibles. Ils se complètent et devront se rencontrer : c’est la perspective tracée par le Président Macron dans son discours de la Sorbonne il y a deux ans. Il est exact que l’image de la région dans nos populations reste souvent négative et il faudra la changer, car nos citoyens in fine devront se prononcer le jour venu sur l’adhésion, y compris, chez nous, le cas échéant, par referendum. Il y a donc un grand travail de persuasion à accomplir qui prendra du temps et exigera de montrer des résultats tangibles notamment en matière d’État de droit, de sécurité et de valeurs communes.

La Macédoine a fait le geste le plus douloureux en changeant son nom constitutionnel pour devenir la République de Macédoine du Nord. Dites-nous quelles autres conditions l’État devrait-il accomplir pour obtenir une date d’ouverture des négociations avec l’Union européenne ?

Les États de l’Union ont unanimement salué l’Accord qui a pris valeur de symbole positif pour la stabilité de la région ; C’est précisément ce genre d’actes et de nouvelles qui peuvent faire évoluer nos opinions dans un sens positif. Encore faut-il qu’ils ne soient pas remis en question par les parties, nourrissant une fois de plus l’image d’une région instable et imprévisible. Ceci posé, les demandes liées à l’ouverture de négociations sont autres, depuis le début. Il fallait bien sûr lever l’obstacle du nom, mais cela ne pouvait exonérer le pays des autres critères techniques et juridiques. La France, même si certains regrettent cette position, a toujours été, plus que d’autres, totalement claire sur ce point.

Selon certaines informations, la République de Macédoine du Nord devrait satisfaire, sur son chemin vers l’Union européenne, à des conditions nouvelles, telles que des réformes dans le domaine de la Justice, une prolongation du mandat du SPO, des réformes au sein de l’administration publique. Qu’en pensez-vous, est-ce que la Macédoine sera bientôt en mesure de commencer les négociations d’adhésion à l’UE ?

Les conditions que vous citez n’ont rien de nouveau : elles dérivent des critères énumérés par le Conseil en juin dernier. L’effort législatif et normatif a été considérable, avec l’appui en plusieurs circonstances, de l’opposition qui a démontré son sens des responsabilités et de l’intérêt national. C’est exactement le type d’attitude que nous attendons pour démontrer que le pays est prêt, sur le papier et dans les faits, à ouvrir des négociations d’adhésion. Le passé nous a hélas démontré que trop souvent les réformes restaient sur le papier et il est vrai qu’il existe, au niveau de nos opinions mais aussi ici-même, encore une grande dose de scepticisme sur la capacité et parfois la volonté des États de la région d’appliquer les lois votées. Il y a en effet une plus grande exigence, à l’égard des candidats compte tenu des déceptions des derniers élargissements. Un des textes les plus attendus est la loi sur le Procureur Spécial. Il conviendrait qu’elle soit votée par les grands partis en prenant en compte certains amendements éventuels qui éviteraient toute accusation de revanchisme. Pour avoir toute sa valeur face à l’opinion nationale et internationale, il conviendrait aussi que ce texte soit adopté avec une majorité indiscutable quant à son indépendance.

Ne trouvez-vous pas que l’Europe joue un jeu déloyal en soumettant aux autorités du pays de nouvelles conditions ?

Il n’y a pas de nouvelles conditions ; il y a une série de critères qui ont été fixés, tous plus ou moins liés au progrès de l’État de droit, en juin dernier, destinés à confirmer le tournant pris en 2016-2017. On appréciera ensemble avec les États-Membres si les agendas qui ont été fixés par ce gouvernement ont été bien remplis et si des progrès restent à accomplir avant d’avoir une base solide pour l’ouverture de négociations. Les succès diplomatiques et au premier rang, l’Accord de Prespa, méritent d’être salués chaleureusement mais ils relèvent d’un autre domaine.

Votre Excellence, comment voyez-vous la situation politique actuelle en République de Macédoine du Nord ?

Je suis arrivé en 2016 dans un pays menacé d’isolement et dont on se demandait qu’elle serait le destin. Le pays a surmonté une crise profonde et, je l’espère, rompu avec un engrenage de violence politique et d’illibéralisme, totalement anti-européen. Il reste toutefois beaucoup à faire pour créer la culture de compromis qui pour nous est la base de l’Union. L’excessive juxtaposition des deux principales communautés me semble aussi un risque pour l’avenir : il faut travailler plus que jamais à rapprocher désormais les jeunesses, notamment sur le plan linguistique, et que les partis politiques cessent de jouer la carte d’un national populisme communautaire qui n’avancera, pour finir, que les intérêts de profiteurs. Les partis politiques jouent en général un rôle excessif dans tous les domaines et chacun attend que l’État de droit vienne contenir leur poids excessif. L’exemple de plusieurs États-Membres de l’UE démontre que nous n’avons pas été assez attentifs à ce fait dans la dernière vague d’adhésions.

Ne pensez-vous pas que l’absence de feu vert pour l’ouverture des négociations pourrait augmenter l’euroscepticisme dans le pays ?

N’ayant jamais rencontré un seul interlocuteur tenté par l’intégration eurasiatique, je pense que le projet européen est bien vivant. C’est aussi à nous de le nourrir avec des actions tangibles, comme celles prévues par la Stratégie française pour la région, rendue publique lors du Sommet de Berlin. Notre Agence Française de Développement désormais compétente pour la région a commencé son installation : nous avons adressé au gouvernement un projet d’accord que nous voudrions signer au plus tôt. Nous devons intensifier notre coopération pour que toutes les conditions concrètes soient aussi remplies afin d’ouvrir des négociations efficaces. J’ouvrirai cette semaine un séminaire préparé par notre expert auprès du vice premier ministre pour les Affaires européennes et destiné à la formation de vos propres experts. Le plus grand risque de voir naître l’euroscepticisme, ce serait à mon sens de se lancer sur un terrain mal préparé pour des négociations lancées comme un « coup » et qui pourraient décevoir l’opinion, à juste titre persuadée qu’on l’a trompée.

Pour finir, dites-nous, en tant qu’ambassadeur de France, êtes-vous optimiste ou pessimiste quant au processus d’intégration européenne de la République de Macédoine du Nord ?

Je ne suis pas optimiste ou pessimiste, je sais que cela se fera car, du côté macédonien, l’intégration a déjà commencé dans les esprits. L’Europe de son côté doit elle aussi surmonter une fois de plus une crise, celle du Brexit et se préparer à vous accueillir. Il faut ici, comme disait de Gaulle, que l’intendance suive. Et en matière européenne, l’intendance ce n’est pas une petite chose : elle requiert patience, coordination, formation. Mais nous apporterons tout notre appui.

Dernière modification : 13/06/2019

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