Entretiens de l’ambassadeur Alain Le Roy accordés à Večer, Fokus et à MIA [mk] [sq]

M. Alain Le Roy, Ambassadeur de France, a représenté le Premier Ministre, M. Edouard Philippe aux manifestations organisées à Skopje les 25 et 26 février par la Fondation "Boris Trajkovski" pour le 15e anniversaire de la disparition tragique du Président. A cette occasion, l’Ambassadeur Le Roy a été interrogé par Večer, Fokus et par MIA sur la commémoration, ainsi que sur la situation politique en Macédoine du Nord et les perspectives après la ratification de l’Accord de Prespa.

ENTRETIEN A VEČER :

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1. Monsieur l’ambassadeur, vous étiez le Représentant spécial de l’Union européenne en Macédoine pendant une période critique, celle de l’après-conflit en 2001 et 2002. Vous êtes un ami du pays et vous faites partie du groupe d’amis « Ohrid », vous êtes une personne qui s’est beaucoup investie dans le pays. Vous avez quitté la République de Macédoine, vous venez maintenant en République de Macédoine du Nord. Quel est le sentiment ?

Je suis venu pour représenter notre Premier Ministre invité aux cérémonies marquant le quinzième anniversaire de la disparition du Président Trajkovski. Des liens très forts unissent depuis Robert Badinter votre pays et la France, et ce fut pour moi un honneur que d’œuvrer à la stabilisation et à la consolidation de cet État, mais surtout d’œuvrer en faveur de la paix dans ce pays qui est cher à mon cœur. Rien n’aurait été cependant possible sans l’esprit de raison et de compromis démontré par des personnalités macédoniennes comme le Président Trajkovski dont je conserve un souvenir ému et dont je suis heureux que les grandes qualités de leadership, de responsabilité, d’honnêteté et d’intégrité soient reconnues aujourd’hui en Macédoine comme elles l’ont toujours été de la part des responsables européens comme Javier Solana qui avait très grande confiance envers le Président Trajkovski.

Je peux moi-même témoigner qu’il n’était intéressé que par le futur de son pays, et de l’ensemble de ses citoyens, pas par son futur personnel.

La constitution a désormais consacré la place des Accords d’Ohrid comme l’une des fondations du pacte national. Mais c’est aussi une nouvelle étape qui s’ouvre avec l’entrée en vigueur des Accords de Prespa. Comme membre du groupe d’Ohrid de personnalités investies dans l’avenir de ce pays je me réjouis que cette étape ait été franchie et je voudrais féliciter ceux qui y ont concouru et rassurer ceux qui ont craint des suites négatives. La République de Macédoine du Nord est une réalité internationale bonne pour la paix mondiale, bonne pour l’Europe et bonne pour ses citoyens.

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2. Le problème du nom de longue date a été résolu. L’Accord de Prespa commence à s’appliquer. La communauté internationale est-elle satisfaite du rythme ?

Il est clair que le changement de nom entre de façon accélérée dans la pratique bilatérale et internationale. La réponse de la communauté internationale, à commencer par les Nations-Unies, se déroule comme attendu ce qui traduit bien le soulagement général devant le règlement d’un irritant vieux de plus d’un quart de siècle. Chacun doit en tirer les conséquences pratiques sur le plan juridique, conformément au droit international. Le processus d’intégration à l’OTAN est remarquablement rapide : la réponse des Alliés est unanime et la promesse est tenue avec une signature immédiate du protocole d’adhésion et une suite de ratifications en cours, dont celle de la France. Je constate aussi que la dynamique bilatérale est très forte, puisque les deux gouvernements viennent d’annoncer leur intention de supprimer des frais de roaming entre les deux pays comme signal de leur volonté de faciliter la circulation et les échanges. Du côté français, je constate une première conséquence pratique avec la signature par notre ministre des Affaires européennes d’un accord qui permettra le développement des classes bilingues en Macédoine du Nord alors que ce texte était bloqué depuis des années faute de nom internationalement accepté.

3. La position du président français Emanuel Macron est connue : les Balkans occidentaux et la Macédoine ne peuvent pas entrer dans l’UE sans remplir les critères. Cependant, le président Macron, par le biais d’un message vidéo, a clairement exprimé son soutien à l’Accord de Prespa et au changement du nom. Il a appelé le pays à rester sur la voie européenne. Le pays aura t-il maintenant, en tant que Macédoine du Nord, le feu vert de la France pour rejoindre l’UE ?

L’Accord de Prespa lève l’obstacle majeur de la querelle sur le nom, enlisée depuis vingt-cinq ans, et on ne dira jamais assez l’importance de ce règlement qui a ouvert les portes de l’OTAN mais la question de l’ouverture des négociations obéit, depuis toujours, à des critères précis en plus du règlement de la question du nom.

4. Comment évaluez-vous la mise en œuvre des réformes dans le pays ?

Les accords d’Ohrid ont permis une consolidation de l’État et offert les conditions d’une stabilisation intercommunautaire. Le temps d’autres réformes est maintenant venu sur la base des demandes de l’Union Européenne mais surtout et avant tout des citoyens de toutes les communautés en faveur d’une justice et d’une administration démocratique et efficace.

5. La République de Macédoine du Nord peut-elle espérer avoir, en juin, une date d’ouverture des négociations avec l’UE et quel domaine, selon vous, est le plus critique à accomplir ?

La question a été reportée l’an dernier à 2019 et les États-membres examineront avec attention les progrès réalisés. Les domaines sont clairement identifiés et les agendas sont en place. Je comprends que les questions de la réforme de la Justice et de l’administration, et de façon générale, celle de l’état de droit, sont centrales.

6. Le parti de l’opposition, le VMRO-DPMNE a gelé sa participation au processus « Jean Monnet » en raison d’une série d’arrestations. Vous attendez-vous à une nouvelle crise politique, compte tenu du fait que le processus est conçu comme un cadre de réconciliation entre le gouvernement et l’opposition ?

Je ne suis plus la politique intérieure macédonienne au jour le jour mais je comprends que les séquelles des tristes événements du 27 avril restent présentes. Il me semble qu’il y a une aspiration générale à tourner cette page. Cela ne se fera pas sans éclaircir les faits et établir certaines responsabilités majeures dans des violences inacceptables. Le plus important est toutefois de créer les conditions politiques de coopération entre les forces politiques et les mécanismes parlementaires qui éviteront le retour de telles violences. Elles ont nourri des questions sur la capacité du pays à répondre aux conditions minimales d’une démocratie fonctionnelle et elles pèsent hélas encore sur l’image du pays sur son chemin européen. D’expérience, on ne peut que souhaiter la restauration d’une concorde interne indispensable pour que le pays progresse. C’est la tâche de tous les dirigeants des partis de la majorité comme de l’opposition, pour l’intérêt national.

7. Le pays se prépare pour l’élection présidentielle. Compte tenu de votre expérience politique et diplomatique de longue date, pensez-vous que l’élection d’un président consensuel serait une bonne solution pour la Macédoine du Nord ?

La réussite de cette élection sera un point très positif pour l’image extérieure du pays et sa stabilisation intérieure. Une figure acceptée et respectée par toutes les communautés et ayant intégré la diversité de ce pays peut rendre des services majeurs dans une période de réformes et d’adaptation.

8. Le pays s’est assis ensemble avec les alliés à la même table au sein de l’Alliance atlantique. En tant que bon connaisseur de la situation dans la région et dans le pays, la Macédoine présentait-elle un risque pour la sécurité si le nom n’avait pas été changé et si nous resterions en dehors de l’Alliance ? Pouvons-nous dire maintenant que toutes les menaces à la sécurité de la Macédoine du Nord sont éloignées ? Cependant, il s’agit des Balkans et les questions entre la Serbie et le Kosovo, ainsi que la question de la République Srpska sont toujours irrésolues.

Il est clair que le pays gagne en sécurité par son entrée dans la plus puissante alliance militaire du monde, qui n’est dirigée contre personne mais garantit la sécurité mutuelle de ses membres. C’est le fruit d’un processus de coopération et d’échanges dont le crédit est aussi à mettre au crédit des gouvernements successifs et de tous ceux qui ont œuvré aux réformes techniques indispensables. Il reste encore des améliorations à apporter mais le drapeau hissé d’ici la fin de l’année à Bruxelles symbolisera un progrès évident pour votre sécurité, celle de l’Europe et de la région. Nous avons tous à continuer notre travail commun en faveur de la stabilisation de la région qui est un tout. La France a joué un rôle important à cet effet et reste directement intéressée à un règlement à long terme et durable des contentieux existants. On n’oubliera pas non plus que l’opération Concordia, qui s’est déroulée ici-même, a été en 2001 la première opération militaire de maintien de la paix sous drapeau européen, illustrant l’intérêt direct de l’Union à la paix dans cette région.

9. La France était l’un des pays frappés par des attaques terroristes. Il y a dix jours, il y avait des informations sur une attaque prévenue en profondeur dans le pays, mais sans plus de détails, ce qui a provoqué des réactions publiques. Selon l’expérience française, y a t-il place à paniquer ?

Je ne crois qu’il y avait des informations sérieuses récemment sur une attaque en profondeur dans le pays. Nous partageons toutefois les mêmes risques et nous devons défendre ensemble les mêmes valeurs. C’est aussi le sens du chemin de l’intégration atlantique et européenne que la Macédoine du Nord a heureusement repris.

ENTRETIEN A FOKUS :

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Le diplomate et homme politique français, Alain Le Roy, a visité ces derniers jours la Macédoine, à l’occasion du quinzième anniversaire de la mort tragique du président Boris Trajkovski.

Durant la période de crise en 2001, il était représentant spécial de l’UE et, dans un entretien accordé à « Focus » , il n’avait que des mots louables à propos de l’engagement du président Boris Trajkovski.

« Boris Trajkovski était un homme honnête et respectable. Ce n’était ni un populiste ni un démagogue, il était un homme de paix, il voulait entendre ce que les gens pensaient et était plein de confiance en soi. Nous avons vraiment apprécié la coopération avec lui et nous lui faisions confiance, parce qu’il était dévoué, responsable et un homme d’intégrité. C’était très important pour cette période. S’il n’était pas populaire au cours de ces années-là, on peut se rendre compte aujourd’hui de sa contribution à cet État. » J’ai eu l’occasion de constater à quel point le président Trajkovski était fidèle à son pays et très préoccupé par la situation de tous les habitants de Macédoine et de toutes les communautés », a déclaré Le Roy.

Cela fait 18 ans que le conflit a éclaté en 2001 et, selon Le Roy, c’est un signal positif que le pays ait surmonté ce problème.

« C’était une autre époque. Quand je suis arrivé dans le pays, l’accord a été signé et je suis venu pour la mise en œuvre de cet accord. Grâce au président Trajkovski et aux autres hommes d’État, la Macédoine du Nord a pu surmonter le problème, car il aurait pu être bien pire. Voyez ce qui s’est passé dans les pays voisins » , a déclaré Le Roy.

Selon lui, la signature de l’accord-cadre a été une bonne chose pour le pays.

« C’était déjà une offensive de printemps et nous avions tous eu peur. C’était une époque très différente de la perspective d’aujourd’hui, quand la situation est sensiblement meilleure, bien que l’État connaisse des problèmes économiques. À cette époque, les gens voulaient la confrontation, mais Boris Trajkovski était un homme de paix. Je pense que la signature de l’accord-cadre a été une bonne chose pour la Macédoine » , a ajouté le diplomate français.

Le Roy estime que la résolution du désaccord sur lа question du nom avec la Grèce est une étape encourageante pour la République de Macédoine du Nord.

« Nous savons tous que le différend concernant le nom était un obstacle majeur à l’intégration du pays à l’OTAN. Il était très audacieux de trouver une solution et nous savons que tous les pays de l’UE ont accueilli favorablement l’accord de Prespa. Maintenant, cela a déjà été réglé dans les deux parlements - à Skopje et à Athènes ».

Selon le diplomate français, la sécurité du pays sera renforcée avec l’entrée dans l’OTAN.

« Il est évident que la sécurité sera améliorée après l’intégration à l’OTAN. Vous voyez que les voisins discutent d’un changement éventuel des frontières. Si la Macédoine se trouve en difficulté, elle aura le soutien immédiat de l’OTAN », a ajouté Le Roy.

En France, au cours de ces derniers mois, il y a eu de grandes protestations des « gilets jaunes » en raison de la hausse des prix du carburant dans le pays.

« Il y a beaucoup de gens d’un esprit révolutionnaire en France et c’est pourquoi le phénomène des gilets jaunes s’est produit. Il y a toujours eu de telles évènements dans notre pays et c’est une démonstration démocratique. Le gouvernement français a pris de nombreuses mesures pour répondre à leurs demandes. Il y a de grands débats dans notre pays sur la manière d’entendre leurs demandes et de procéder aux réformes nécessaires », a ajouté Le Roy.

Il connaît bien les problèmes en Macédoine, mais il ne croit pas que des manifestations de ce genre puissent se produire dans notre pays.

« Je ne pense pas que le phénomène des gilets jaunes puisse se produire en Macédoine du Nord. Je sais que le pays fait face à des problèmes, qu’il y a beaucoup de personnes pauvres, mais ce n’est pas comparable. En France, nous avons une tradition de révolutions, c’est dans les mœurs des gens. En ce qui concerne la Macédoine du Nord, vous avez la paix et la stabilité. J’espère que les élections seront fructueuses et que les citoyens ne boycotteront pas la présidentielle. L’élection d’un nouveau président et l’adhésion à l’OTAN devraient encourager de nouveaux investissements en Macédoine du Nord », précise M. Le Roy à la fin de notre conversation.

ENTRETIEN A MIA :

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Les décisions courageuses prises par les dirigeants du pays et l’accord de Prespa ont permis à la Macédoine de devenir membre de l’OTAN en 2019, et j’espère aussi bientôt de l’UE, a déclaré dans un bref entretien l’ambassadeur de France, Alain Le Roy, invité par la Fondation « Boris Trajkovski » à assisté à une table ronde à l’occasion du 15e anniversaire de la mort tragique du président qui a eu lieu la semaine dernière à Skopje.

- Je peux dire une chose - en 2001, une terrible guerre civile aurait pu éclater, mais grâce à des dirigeants tels que Boris Trajkovski, cela a été évité. Moins d’une centaine de personnes ont perdues leurs vies. Si vous faites une comparaison avec les pays voisins, la Macédoine a réalisé un grand exploit en surmontant la crise avec moins d’une centaine de morts et cela grâce aux dirigeants, dont Boris Trajkovski. Cette période ne peut pas être comparée à la situation actuelle et je suis heureux que certains dirigeants du pays prennent toujours des décisions courageuses qui permettent à la Macédoine, grâce à l’Accord de Prespa, de devenir membre de l’OTAN en 2019, et nous l’espérons de l’UE bientôt, répond Alain Le Roy interrogé sur la situation actuelle du pays dans la perspective d’une comparaison avec l’année 2001.

L’Ambassadeur Le Roy est un ami dévoué à la Macédoine du Nord. Il a représenté l’Union européenne au cours de l’une des périodes les plus critiques de notre pays, venant remplacer François Léotard en octobre 2001. Il est considéré comme un grand connaisseur de la situation dans la région. Il a représenté le Premier ministre français Edouard Philippe aux événements organisés à l’occasion de l’anniversaire de la mort du président Trajkovski. M. Le Roy est également membre du groupe « Ohrid » formé en 2018, dont l’objectif est de faciliter notre intégration dans l’Alliance. L’ancien secrétaire général de l’OTAN, George Robertson, est le chef de ce groupe informel. Il est composé de personnalités influentes qui, par le passé, ont occupé des postes importants au sein d’organisations internationales ou ont occupé des postes de responsabilité dans la fonction publique d’importants acteurs diplomatiques du monde entier.

La dernière fois qu’il était en Macédoine, c’était il y a quatre mois, avant le référendum.
« Le gouvernement français m’avait envoyé en signe de soutien au référendum et à l’Accord de Prespa, car le gouvernement français soutient fermement cet accord », a déclaré le diplomate français expérimenté.

En ce qui concerne la ratification par la France du protocole d’adhésion de notre pays à l’OTAN, il n’a pas d’information sur la date à laquelle elle aurait lieu.
- Je ne sais pas s’il existe une date précise pour la ratification du protocole de l’OTAN. J’espère que ce sera dans les mois à venir, mais il sera ratifié par les parlements de tous les États membres avant la fin de l’année, estime Le Roy.

Pour ce qui est du processus d’intégration à l’UE et si l’élargissement peut être entravé par l’insistance de certains États membres sur la nécessité de réformes internes, Le Roy souligne l’importance des réformes au sein de l’Union, mais également dans le pays.

- Je pense que cela sera décidé en juin et après les élections au Parlement européen. Nous espérons qu’il y aura des réformes au sein de l’UE et en Macédoine aussi. La décision sera prise en juin et je ne peux pas la prédire, a déclaré Le Roy.

Interrogé sur l’avenir proche du pays, dans une période d’un an, il n’a aucun doute sur l’intégration à part entière dans l’OTAN avant la fin de l’année, mais il est réservé quant aux négociations avec l’UE.
- D’ici à la fin de l’année, la Macédoine deviendra membre à part entière de l’OTAN et nous espérons qu’entre-temps, le pays ouvrira des négociations avec l’UE. Je ne peux rien prédire sur ce sujet. Le Conseil de l’UE doit se prononcer en juin, déclare l’Ambassadeur de France, Alain Le Roy.

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Dernière modification : 06/03/2019

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