Interview au quotodien "Nova Makedonija" [mk] [sq]

Les questions politiques ont également été abordées, notamment les réformes intervenues depuis le changement de gouvernement et l’état des négociations avec la Grèce sur le nom.
Retrouvez l’intégralité de cette interview :

1. Votre Excellence, il y a quelques jours, au cimetière militaire français de Bitola, un complexe commémoratif a été ouvert en hommage aux victimes de la Première Guerre mondiale, qui ont perdu leur vie sur le Front macédonien en 1918. Comment vous, en tant qu’ambassadeur de France, avez-vous vécu cet acte ?

C’était cent ans après la fin de la Première Guerre mondiale qui a changé la carte de notre Europe et l’histoire du monde un acte de mémoire et un acte d’espoir. Nous n’oublions pas ceux qui sont tombés avec souvent la conviction de défendre notre devise de liberté, d’égalité et de fraternité, et de préparer par leur souffrances un monde meilleur après "la Der des Der" comme disaient nos poilus. Un acte d’espoir parce que nous sommes aujourd’hui au cœur des Balkans dans le grand chantier de la construction européenne. Nous avons reçu d’eux un message dont nous devons être dignes. Soyons patients et tenaces.

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2. Lors de la cérémonie, vous et Mme Geneviève Darrieusseck, secrétaire d’État auprès de la Ministre de la Défense, vous avez déclaré que dans les terribles batailles menées sur le Front macédonien, à côté des nombreux soldats venus de France ou appartenant à l’Entente, des soldats macédoniens ont également été tués dans ces batailles décisives du Front, ainsi que des milliers de civils, principalement des citoyens de Bitola. Si je ne me trompe pas, la France est l’un des rares pays, sinon le seul qui a publiquement admis que de nombreux soldats macédoniens, ainsi que des civils, ont été tués sur le Front macédonien. Pourquoi au cours des dernières années personne n’a publiquement abordé cette vérité ?

Nous avons voulu inscrire l’ouverture de nos deux nouveaux musées dans une mémoire partagée. Dès les années 20, Bitola, surnommée La Verdun des Balkans, recevait l’une des plus hautes distinctions françaises, la Croix de Guerre avec Palmes, en hommage aux souffrances des civils Mais on ne peut oublier le destin particulier des populations partagées entre plusieurs pays différents, et de familles divisées parfois tragiquement. Nous avons connu aussi cette douleur avec les Alsaciens-Lorrains déchirés entre deux pays. Le jumelage d’Épinal dont on célèbre cette année les cinquante ans n’en prend que plus de relief. Le passé nous guide sur les chemins d’une sympathie active et agissante. L’histoire de cette région est mal connue, souvent déformée par les rancunes et les intérêts politiques. Il est sans doute temps de les remettre à hauteur d’hommes. Nous Nous y employons avec la mise en place progressive de rencontres historiques internationales annuelles. Cette année des juristes, des historiens, des militaires ont échangé à partir du Front de Macédoine sur le devoir de protéger les civils, question de brûlante actualité mais née entre autres lieux ici ‘La perspective de réconciliation européenne et régionale retentit à Bitola peut être plus fort qu’ailleurs.

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3. La France est le seul pays qui a eu le courage de mettre les noms des soldats macédoniens de Novaci, décédés lors de la Première Guerre mondiale le long du Front macédonien, sur un monument commémoratif à Colombelles, ainsi que dans le musée inauguré récemment au cimetière militaire français de Bitola. Fallait-il attendre s’écouler 100 ans, pour que quelqu’un comme la France puisse se rappeler et graver des noms de soldats macédoniens sur des monuments en hommage aux victimes de la Première guerre mondiale morts en combattant sur ce Front au sein d’armées étrangères ?

Ces noms gravés par de jeunes artistes français sur leur œuvre offerte au Musée évoquent en effet le prix payé par les habitants de cette région à un conflit qui a embrasé toute l’Europe puis Le monde, première et terrible globalisation, qui nous rappelle aujourd’hui les dangers de faire primer la force sur le droit dans les relations internationales et les risques tachés à une nouvelle guerre froide. Puisse aussi le message que défend la France d’une autonomie européenne croissante en la matière trouver sens et écho. Nous avons demandé et obtenu du Ministère de la Culture de Macédoine que ces deux ouvertures soient inscrites dans l’Agenda national de l’année européenne du Patrimoine, car c’est bel et bien aussi votre histoire qu’il convient de vous réapproprier comme un chapitre commun de notre histoire européenne commune. Tous les ex pays socialistes ont été privés de ce pan de mémoire, et c’est un vaste champ qui s’ouvre pour bâtir une conscience historique commune au service de la paix.

4. Une conférence scientifique sur la Première Guerre mondiale a été organisée à Bitola, où de nombreux scientifiques, historiens et journalistes ont présenté leurs propres articles scientifiques sur la Grande Guerre et les horreurs qu’elle a provoquées dans ces régions. Quelles sont vos conclusions sur les avantages de cette conférence scientifique ? Le public macédonien, sera-t-il familiarisé avec les documents présentés lors de cette conférence ?

5. Votre Excellence, les cérémonies de la Première Guerre mondiale et l’ouverture du Mémorial ont coïncidé avec des déclarations publiques dans certains médias en Macédoine, que la France et les Pays-Bas ont exprimé dans le soi-disant "Non-papier", des réserves quant aux réformes en Macédoine sur le chemin vers Bruxelles et l’accomplissement des conditions d’adhésion à l’UE et à l’OTAN ?

La France soutient sans réserve l’entrée de votre pays dans l’OTAN pourvu que les conditions soient remplies et qu’il y ait unanimité sur ce sujet. Le président Macron a exprimé clairement que les pays des Balkans de l’Ouest avaient toute leur place dans le projet européen. Celui-ci nécessite toutefois d’importants aménagements à nos yeux pour accueillir de nouveaux membres. Ceux-ci ont droit à notre appui constant et approfondi pour se préparer à cette échéance, tandis que nous avons le droit et le devoir de notre côté de rendre le système plus efficace, sauf à ce qu’il s’autodétruise lui-même. Les pays de l’ancienne Yougoslavie ont une expérience historique des risques d’un ensemble devenu dysfonctionnel. Ils ne peuvent que comprendre notre souci, d’évidence partagé par les peuples de l’Union, si l’on en croit les derniers résultats électoraux dans plusieurs pays. Il faut un peu de temps pour mieux convaincre tous de la réalité des réformes et de la valeur ajoutée de la région dans le projet européen.

6. Quel est le contenu du "non-papier" et quels sont ses principaux messages ?

7. Vous, en tant qu’ambassadeur, vous êtes bien informé de la situation en Macédoine. Comment évaluez-vous la situation actuelle dans le pays, surtout après le changement du gouvernement ?

Le gouvernement a élargi et consolide sa majorité. Il a Les moyens d’agir. Les discussions dites du processus Jean Monnet ont donné de premières indications positives sur la faculté de mener une indispensable discussion inclusive des lois avec l’opposition. La légitimité des lois repose sur le respect des procédures, l’absence d’obstruction systématique de l’opposition, l’usage de son droit d’amendement et la symphonie des pouvoirs judiciaire, législatif et des différentes branches de l’exécutif. De très récentes évolutions positives ont été relevées. Elles devront se confirmer dans la pratique afin de vérifier que le pays est vraiment rentré pleinement après une période de régression sur la voie européenne.

8. Il y a quelques jours, l’opposition, lors de son premier rassemblement après le changement des partis au pouvoir, a déclaré que M. Zaev n’avait pas tenu ses promesses et que de nouvelles élections législatives anticipées et la mise en place d’un gouvernement technique seraient nécessaires en Macédoine. Comment évaluez-vous ces demandes de l’opposition ?

9. Les négociations entre la Macédoine et la Grèce pour résoudre le problème du nom approchent de leur fin. Êtes-vous, comme le Premier ministre Zaev, optimiste sur le fait qu’après 25 ans, les différends entre la Grèce et la Macédoine seront finalement résolus, ou bien que la résolution du différend soit-t-elle reportée à nouveau ?

Nous soutenons sans réserve les efforts courageux lancés depuis un an pour sortir de cette impasse qui prend un caractère dramatique quand les forces vives du pays continuer à le quitter. Cette priorité n’attendra pas et on doit l’avoir toujours à l’esprit lorsqu’on risque de se perdre dans les arguties’. Il faut cependant de la patience et une unité nationale suffisante car une telle question ne peut se résoudre solidement au prix de nouvelles fractures. Cela exige un vrai sens de l’intérêt national. Pour prendre des décisions difficiles qui engagent l’identité et le cœur autant que la raison. Pour ma part, connaissant la région, je respecte chacun dans son histoire et les négociateurs de bonne foi qui de part et d’autre ont fait avancer ce cas. Encourageons-les, aidons-les et ne les accusons pas. Ils auront dans tous les cas bien mérités de l’esprit européen.

10. Que se passerait-il si, malgré les souhaits de Zaev, de son optimisme et les concessions faites, la Grèce refuse d’accepter de mettre fin à ce différend, comme elle l’a fait en refusant la proposition de République de Macédoine d’Ilinden ?

11. Vous venez d’un pays démocratique, comme la France. Pensez-vous que la Macédoine devrait payer un prix si élevé et changer le nom pour intégrer la famille européenne ?

12. Votre Excellence, le Président de la République, M. Emmanuel Macron a récemment déclaré que l’admission des Balkans occidentaux ne se ferait pas avant 2025, parce que des réformes doivent être faites d’abord au sein de l’Union européenne, elle-même, et ce n’est qu’après que se poserait la question concernant des nouveaux États membres. Pensez-vous qu’une telle déclaration de votre président pourrait augmenter le scepticisme des Macédoniens vis-à-vis de l’adhésion à l’UE ?

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Les Citoyens de ce pays sont les premiers à savoir la différence entre les réformes discutées, votées et appliquées. Ils attendent de nous une mobilisation pour aider à leur mise en œuvre et ils l’auront. C’est le devoir moral et l’intérêt des Européens. Les expériences des élargissements précédents et précisément dans la région nous ont appris que la réforme de la justice ne devait pas être bâclée, et, que des critères qualitatifs étaient indispensables pour apprécier les progrès accomplis. Les votes de lois et les approches purement bureaucratiques en matière de progrès des réformes ne sont satisfaisantes pour personne. Ce sont des réformes menées de façon trop peu exigeantes qui nourriront ici et dans les pays de l’UE l’euroscepticisme, pas l’inverse. Ceci dit, la place de ce pays est marquée dans l’Union et des pas essentiels ont été franchis. Ne nous querellons pas et continuons d’avancer.

13. Pour terminer, quel est votre message aux autorités macédoniennes et aux citoyens macédoniens ?

Patience, unité et foi en vous-mêmes. Même s’il est chaotique, vous êtes sur le bon chemin, et la France est, comme toujours depuis 1991, avec vous.

Dernière modification : 12/06/2018

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