Interview commune de M. Jean-Claude Schlumberger, ambassadeur de France, et de Mme Gudrun Steinacker, ambassadrice d’Allemagne, parue dans Utrinski Vesnik le 21 février 2012

Il est inimaginable que la Macédoine ne se dirige pas vers l’UE

Dans une interview commune pour "Utrinski", les ambassadeurs d’Allemagne et de France parlent de la nécessité de pardonner, de la controverse sur le projet Skopje 2014 et de l’avenir de la Macédoine dans l’UE
JPEG

- Vos pays célèbrent l’anniversaire du Traité de l’Élysée, qui a ouvert la voie de la réconciliation entre l’Allemagne et la France. La Macédoine a des problèmes avec des voisins, qui empoisonnent les relations mutuelles et la solution est lointaine sur le « radar » politique. Quelque chose dans votre expérience pourrait-il être un message pour notre pays ?

Steinacker, Schlumberger : L’Allemagne a eu la grande chance, après la deuxième guerre mondiale, que les hommes politiques et d’État français tirent avec beaucoup de sagacité cette importante conclusion du désastre de la guerre : que les deux pays, la France et l’Allemagne, ne combattent plus jamais l’un contre l’autre. Ils ont tendu la main à l’Allemagne et choisi la réconciliation et la coopération. Ils ont été prêts à pardonner à l’Allemagne, qui avait attaqué et occupé la France et commis de nombreux crimes contre le peuple français. Les deux pays ont ainsi ouvert un nouveau chapitre d’amitié sincère dans leurs relations, qui est maintenant la pierre angulaire de l’unification européenne. Le message est donc que les pays voisins doivent avoir pour objectif la réconciliation et la coopération même si le passé est lourdement obéré. Et qu’ils doivent être prêts à pardonner.

- Il y a eu des réactions négatives dans le public après la recommandation contenue dans un rapport du Parlement européen à la Macédoine, la Grèce et la Bulgarie d’établir une commission conjointe en vue d’une interprétation véridique de l’histoire de la région. Pensez-vous que cela est nécessaire ?

Steinacker : La comparaison et l’évaluation des différents points de vue dans le cadre de telles commissions ont prouvé leur utilité, non seulement entre l’Allemagne et la France, mais aussi entre l’Allemagne et la Pologne ou Israël, et espérons que ce sera le cas aussi pour la France et l’Algérie. L’expérience du manuel d’histoire franco-allemand, qui est désormais disponible dans les écoles et les lycées de nos deux pays, montre tout l’intérêt d’un travail commun sur le passé. Bien sûr, cela a été une entreprise longue et difficile, mais cela a été sincère et le résultat est positif. Nous ne pouvons qu’encourager les pays de la région à utiliser une telle méthode.

- Vous avez récemment organisé un débat sur les monuments. Pourquoi, à votre opinion, y a-t-il de telles controverses et réactions à propos de Skopje 2014 et par quelle erreur ce projet est-il devenu une question politique ?

Schlumberger : Le débat organisé avec l’Office franco-allemand de la jeunesse n’était pas particulièrement centré sur Skopje 2014, les jeunes participants avaient choisi de travailler sur des monuments liés à la période coloniale pour la France, à la période nazie pour l’Allemagne et aux événements de 2000-2001 pour la Macédoine. S’agissant de Skopje 2014, son caractère discutable semble résider dans un manque de concertation au moment de son élaboration, dans son aspect non inclusif, puisqu’il présente peu de témoignages culturels ou historiques de certaines communautés du pays, et dans son coût en une période de difficultés économiques. Par ailleurs, certains éléments de cette initiative peuvent être vus comme inamicaux par certains pays voisins, et tout ce qui contribue à exacerber les différends bilatéraux est regrettable.

- On a le sentiment, surtout après le grand succès de l’équipe de hand-ball macédonienne, que la nation macédonienne se divise sur chaque question, même pour des événements qui ailleurs sont facteurs d’union. En tant qu’observatrice extérieure, pensez-vous que ce soit le résultat d’une trop grande politisation de la vie quotidienne ou qu’il s’agisse d’autre chose ?

Steinacker : Il est triste qu’un événement plaisant comme une compétition de hand-ball soit dévoyé par des extrémistes pour insulter un autre groupe ethnique de leur propre pays et pour inciter à la haine ethnique. Je suis heureuse que le Président Ivanov ait réagi immédiatement et condamné cela. Peut-être n’était-ce que la vulgarité de quelques individus ivres et trompés. Mais cela n’a certainement rien à voir avec la politique. Je souhaite que les gens, en Macédoine, s’expriment clairement et unanimement contre des actions aussi inacceptables.

- Quelle est votre évaluation des relations interethniques dans le pays après les événements de Vevcani et de Struga et les attaques contre des églises et des mosquées ? Pensez-vous qu’elles risquent de se dégrader ?

Steinacker, Schlumberger : Nous espérons bien sûr que les relations interethniques ne se dégraderont pas. De nombreux observateurs, en Macédoine comme à l’étranger, sont inquiets devant de tels incidents. Mais c’est un bon signe que les maires de Vevcani et de Struga et les dirigeants religieux se soient rencontrés depuis lors. Le dialogue est une contribution importante à la prévention de tels incidents et, au-delà, à une meilleure compréhension mutuelle.

- Certains s’attendaient à ce que, en raison des sentiments antiallemands en Grèce et de la crise de l’euro, Berlin se montre plus en faveur des aspirations macédoniennes à l’UE et à l’OTAN. Est-il réaliste de l’espérer, après l’entretien de notre Premier ministre avec Mme Merkel ?

Steinacker : La Chancelière Merkel a déclaré à la presse mardi que l’Allemagne souhaite que la Macédoine devienne membre de l’OTAN et de l’UE. Mais avant cela, il revient aux deux parties concernées, la Grèce et la Macédoine, de trouver une solution au différend qui les oppose.

- Excellence, êtes-vous d’accord avec certaines critiques selon lesquelles la Macédoine serait en train d’abandonner l’intégration à l’UE et qu’il y aurait un fossé entre la rhétorique et ce qui est effectivement accompli ?

Schlumberger : Il est impensable que la Macédoine puisse quitter le chemin de l’UE. Les intérêts qu’elle a à atteindre cette intégration sont trop élevés pour autoriser un tel renoncement. En tout cas, la preuve que l’UE et ses États-membres individuellement gardent confiance dans l’implication du pays est le soutien massif qu’ils continuent d’apporter, non seulement à travers les fonds européens, mais aussi sur une base bilatérale. C’est particulièrement le cas pour l’Allemagne et la France.

- Est-il acceptable pour un pays candidat de descendre de soixante places dans l’indice de la liberté des médias ?

Schlumberger : C’est effectivement préoccupant. Ce n’est pas un hasard si la question de la liberté des médias a pris une place croissante dans le débat sur la Macédoine. Bien des choses demandent à être améliorées : le pluralisme de la presse, l’indépendance des journalistes à l’égard des intérêts économiques et politiques, leur protection juridique contre l’intimidation, la réelle autonomie des organes de contrôle indépendants, la mise en place d’un service public audiovisuel. A cet égard, le lancement d’un dialogue structuré entre le gouvernement et les représentants des médias est une excellente initiative, dont nous espérons qu’elle permettra des progrès significatifs et concrets.

- Quels sont selon vous les principaux défis pour la Macédoine dans le proche avenir ?

Steinacker, Schlumberger : Sans aucun doute, comme pour tous les autres pays, le principal défi est de garantir une situation économique, financière et sociale satisfaisante. Aussi de maintenir de bonnes relations interethniques au sein du pays. Et naturellement d’entretenir de bonnes relations avec les pays voisins.

Dernière modification : 16/09/2014

Haut de page