Interview de l’Ambassadeur de France Alain Le Roy accordée au mensuel "Shenja" [mk] [sq]

Pour son édition spéciale consacrée au 20ème anniversaire de l’Accord-cadre d’Ohrid, le mensuel en langue albanaise « Shenja » publie dans son édition du mois d`août une interview de l’Ambassadeur de France Alain Le Roy. L’Ambassadeur explique sa contribution durant cette période en faveur de relations apaisées entre les communautés et en quoi « cet accord a permis de faire des progrès majeurs dans la construction d’un État fonctionnel ».

Intervista e ambasadorit Alen Lë Rua, dhënë për të përmuajshmen "Shenja" - PNG

1. La guerre de 2001 s’est terminée par un accord dont l’objectif principal était une révision de la Constitution. De votre point de vue, l’accord-cadre d’Ohrid (ACO) visait-il à changer le caractère mono-ethnique de l’État par des révisons constitutionnelles ou le voyez-vous simplement comme un accord qui a mis fin à la guerre en Macédoine du Nord ?

Selon moi, cet accord, avec sa mise en œuvre, a bien évidemment joué un rôle majeur pour mettre fin à ce qui aurait pu être une guerre très sérieuse en Macédoine du Nord comme celles qui ont eu lieu dans d’autres pays de la région, mais il a aussi permis d’affirmer la caractère multi-ethnique de l’État, en renforçant les droits des Albanais de Macédoine, ainsi que des autres minorités, de même que la décentralisation de l’organisation de l’État.
Chacun se souvient par ailleurs que votre pays a été également capable d’accéder à l’indépendance en 1991 sans conflit armé avec quiconque.

2. ACO est l’acronyme de l’accord d’Ohrid où la lettre « C » remplace le mot « cadre ». Quelle était la fonction du « cadre » en vertu de cet accord ? L’ACO devait-il être un cadre à travers lequel les révisions constitutionnelles de 2001 transformeraient la Macédoine en un État multiethnique reflétant la réalité sociale du pays ou était-il destiné à préserver la propriété juridique et étatique de la nation macédonienne sur l’État de Macédoine du Nord tel que l’État a été conçu dans la Constitution de 1991 ?

Il s’agit d’un accord-cadre, car il était prévu dès sa rédaction que sa mise en œuvre nécessiterait de prendre de nombreuses dispositions juridiques, de nature constitutionnelle, législative ou réglementaire, et c’est bien ce qui a été fait.

3. L’Accord d’Ohrid, en tant que document qui a mis fin au conflit de 2001 et qui célèbre cette année son 20e anniversaire, a certainement pris une place importante dans la construction verticale et horizontale de cet État. À votre avis, ce document est-il la fin ou le début de la réalisation d’une société parfaitement égale ?

Il n’y a bien sûr aucune société parfaitement égale, mais selon moi cet accord a permis de faire des progrès majeurs dans la construction de l’État macédonien et dans une plus juste répartition des droits et des devoirs des différentes entités constituant l’État. Le pays est évidemment plus stable depuis que les Albanais de Macédoine du Nord ont le sentiment de participer à juste proportion à la gestion du pays.

4. Y a-t-il une logique politique selon laquelle encore aujourd’hui, 20 ans après la signature de ce document, de nombreux politiciens tentent de maintenir leur légitimité politique à travers l’Accord d’Ohrid ?

Il me semble que beaucoup se réfèrent à cet Accord car il a clairement un caractère exemplaire par le courage politique qu’il a fallu aux signataires de l’Accord, par le fait qu’il a permis un développement pacifique de la Macédoine du Nord et par le fait qu’il est régulièrement cité comme modèle pour faire fonctionner de façon remarquable une vraie démocratie multi-ethnique.
De même aujourd’hui l’accord de Prespa est déjà cité en exemple de règlement courageux de dispute entre pays voisins.

5. Vous étiez le diplomate en action durant la période la plus difficile de l’histoire moderne de la Macédoine du Nord. Quand vous regardez en arrière, comment voyez-vous cette période ?

C’était une période extrêmement intense, car la guerre pouvait redémarrer à tout moment ; j’ai des exemples bien précis en tête.
Mais ce qui me reste principalement, c’est le courage et la maturité des dirigeants politiques de cette époque dans votre pays, qui ont su in fine accepter un accord de compromis pour préserver la stabilité et le futur de votre pays.
Et c’est aussi l’unité des acteurs de la communauté internationale, UE, États-Unis, OTAN, OSCE qui ont su retenir les leçons des échecs de la décennie précédente dans la région et unir leurs forces pour contribuer à éviter la désintégration de la Macédoine du Nord.
Je voudrais rappeler ici, parmi beaucoup d’autres, quelques acteurs très importants de cette période : Le Président Trajkovski, dont je peux témoigner qu’il n’a négligé aucun effort, nuit et jour pendant toute cette période, pour permettre de trouver une issue pacifique au conflit, avec seulement en tête l’intérêt du pays.
Et Javier Solana qui a su mettre toutes ses capacités et sa grande expérience au profit de la médiation, avec l’appui important au sein de la Commission de l’Union européenne de Chris Patten, et au sein de l’OTAN de Lord Robertson qui n’a pas ménagé sa peine pendant toute cette période.
Et également Robert Badinter, le grand juriste français, qui a proposé notamment cette règle de la double majorité qui permet de protéger les droits des minorités. Ainsi que Max van der Stoel, qui au nom de l’OSCE, a su proposer des solutions facilitant le vivre-ensemble et a permis le lancement de l’Université de l’Europe du sud-est.
Et beaucoup d’autres…

6. Dans vos souvenirs, vous avez sûrement des moments difficiles liés à ce pays, surtout quand on considère qu’il s’agit d’une période post-conflit. Quel a été votre moment le plus difficile ? Et, vous êtes-vous déjà dit que cela ne valait pas la peine de s’occuper de cette partie du globe ?

Il y a eu beaucoup de moments très difficiles, dans lesquels il fallait réagir très rapidement, par exemple quand les discussions au Parlement étaient complètement bloquées, quand il y a eu des prises d’otages qui auraient pu dégénérer, quand les menaces d’actions armées se précisaient, quand certains acteurs désespéraient, etc… Mais, à aucun moment, aucun de ceux qui participaient à la médiation n’ont eu la tentation d’abandonner tant l’enjeu était important pour tous les citoyens de Macédoine du Nord.
Et je ressens encore aujourd’hui une vraie fierté d’avoir été un de ceux qui ont contribué à ce que le conflit se résolve de manière pacifique, dans l’intérêt de tous.

7. Au sein de notre opinion publique en Macédoine du Nord, il est dit que le texte de l’accord est resté inachevé aux négociations tenues à Ohrid en raison des combats qui ont eu lieu dans différentes régions du pays. Cela signifie-t-il que l’accord d’Ohrid est resté inachevé et qu’il est susceptible d’être révisé ?

L’accord d’Ohrid ne me parait pas inachevé, il est bien entré dans les mœurs, et il me parait bien correspondre aux besoins actuels de la société macédonienne, mais il est clair que l’évolution des sociétés, partout en Europe, peut parfois rendre nécessaires des ajustements législatifs ou réglementaires.

8. Ce qui reste un problème en Macédoine du Nord, c’est le texte du préambule de la Constitution qui, selon les informations dont nous disposons, n’est pas celui convenu à Ohrid. Pouvez-vous nous expliquer exactement ce qui s’est passé ? Plus précisément, ce préambule projette-t-il la Macédoine du Nord comme un État citoyen multiethnique ou continue-t-il à préserver la primauté d’une ethnie pour avoir un État mono-ethnique ?

C’est aux professeurs de droit, pas à moi, de qualifier précisément et juridiquement le texte du préambule de la Constitution tel qu’il a été voté par le Parlement en 2002. Pour moi l’accord d’Ohrid et les modifications constitutionnelles qui en ont résulté ont clairement, et à juste titre, affirmé le caractère multiethnique de la Macédoine du Nord.

9. Comment voyez-vous l’approche de l`Union européenne face aux défis régionaux ? Il y a vingt ans, les suggestions des fonctionnaires de l’UE étaient prises très au sérieux. Désormais, nous avons l`impression que la légitimité politique de Bruxelles s’est estompée. Pourquoi ?

Cela s’explique bien évidemment par le bien trop long délai qui s’est écoulé, pour des raisons bien connues, depuis que, en 2005, la Macédoine du Nord a obtenu le statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne. Mais je suis persuadé, que dès que les négociations d’adhésion commenceront effectivement, et cela arrivera très bientôt, votre pays saura rattraper le temps perdu et les liens avec l’Union européenne se renforceront très vite et l’intérêt de se rapprocher rapidement de l’Union européenne réapparaîtra aussitôt.

10. Il n’est pas rare d’observer de fortes divergences sur la politique à adopter vis-à-vis des Balkans. Cette divergence se manifeste notamment entre les États-Unis et l’UE. Est-ce que cette situation est due à l’approche « cow-boy » de l’ancien président Donald Trump ou bien Bruxelles et Washington présentent-elles des différences plus soulignées intrinsèques à leur diplomatie ?

Il y a eu des divergences sérieuses entre européens dans le début des années 1990 lors du début de l’éclatement de la Yougoslavie et cela a beaucoup nui à la capacité européenne à atténuer les conflits de cette période. Heureusement dès le milieu et la fin des années 1990, l’Union européenne a su parler d’une seule voix et son influence s’est alors renforcée, en particulier lors de la crise de 2001-2002 en Macédoine du Nord.
Entre États-Unis et Europe, il a pu y avoir parfois des divergences mineures dans le passé, mais à la fois lors de la période de la discussion des accords d’Ohrid et jusqu’aux discussions lors du remarquable Forum de Prespa qui s’est tenu à Ohrid il y a quelques jours, l’entente entre les États-Unis et l’Union européenne a été exemplaire. D’autant que les États-Unis, tout en confirmant leur nécessaire appui, ont parfaitement intégré que le rôle premier revient naturellement dans la région à l’Union européenne, puisque c’est elle qui a vocation d’intégrer à terme tous les pays des Balkans.

Dernière modification : 09/08/2021

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