Interview de l’ambassadeur à MIA [mk] [sq]

Pour sa première interview, l’ambassadeur a répondu aux questions de l’Agence d’Information MIA. La France soutient les efforts engagés par la Macédoine du Nord sur le chemin de l’intégration européenne. Les questions pendantes avec son voisin doivent être résolues dans un esprit européen. La réunion des ministres européens du 17 novembre ne marque pas la fin du processus.

1. Dans son allocution au sommet en ligne des Balkans occidentaux à Sofia, le président Macron a réaffirmé le soutien de la France aux perspectives européennes des Balkans occidentaux et s’est engagé à soutenir les efforts de réforme et aider dans la résolution des différends politiques. Nous assistons justement à un différend, nouveau, sur la scène qui menace de bloquer le processus d’intégration européenne dans la région - le veto (ou quelle sera la décision du CAG demain) de la Bulgarie à notre pays. Quel est votre regard sur les conditions à l’intégration européenne de la Macédoine émises par Sofia reposant sur la reconnaissance des racines bulgares de l’identité et de la langue macédonienne - des conditions sans principes qui empiètent sur le droit du pays à l’autodétermination ?

- Les questions d’identité et de langue sont toujours complexes et sensibles, ici dans les Balkans occidentaux comme au sein de l’Union européenne. C’est la raison pour laquelle l’approche qui est celle de la présidence allemande du Conseil de l’UE nous semble pertinente : face à une divergenceentre deux pays voisins, se concentrer sur les points de crispation sur lesquels un compromis serait possible à court terme, et en ce qui concerne les sujets de fond, notamment ceux liés à la vision de l’Histoire, promouvoir les travaux des organes spécialisés prévus par le traité d’amitié de 2017.

JPEG crédit photo :MIA

2. Quelle est la suite de l’intégration européenne macédonienne, le scénario grec se répète-t-il ?

- La réunion des Ministres européens de mardi dernier ne marque pas la fin du processus. Les institutions européennes comme ses Etats membres restent mobilisés, et à court terme, la présidence allemande va s’efforcer de mettre à profit le temps restant jusqu’au Conseil européen des 10 et 11 décembre pour chercher à dénouer la situation en poursuivant sur sa lancée. D’ici-là, il y aura un autre Conseil des Ministres. La France soutient pleinement ces efforts qu’il faut poursuivre, encourager et faciliter !

Cette année, les chefs d’Etat et de gouvernement européens se sont entendus sur une nouvelle méthodologie de l’intégration ; ils ont trouvé un consensus sur le principe d’une ouverture des négociations d’adhésion avec la Macédoine du Nord, de façon inconditionnelle, ainsi qu’avec l’Albanie ; enfin la Commission européenne a salué dans son dernier rapport les importantes avancées réalisées par le pays dans sa préparation à cette échéance. Tout ceci est important et rien de ceci n’est perdu. Aussi, si par « scénario grec » vous entendez un blocage durable, nous ne croyons pas qu’il se répète ici et certainement, nous ne le voulons pas !

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3. Que signifiera ce blocage pour l’ensemble du processus d’élargissement de l’Union ?

- En aucun cas, il ne s’agit d’un arrêt de la politique de l’élargissement. La vocation européenne des pays des Balkans occidentaux demeure entière.

Mais la construction européenne n’est pas un long fleuve tranquille ; toute son histoire est marquée par des avancées, de crises et des compromis. La rapidité avec laquelle un consensus a été trouvé sur la nouvelle méthodologie de l’intégration européenne montre bien qu’il y avait un besoin de la réformer. Le processus sera désormais plus dynamique, plus substantiel ; en un mot il sera plus crédible. Ceci vise à favoriser des réformes réelles et substantielles, qui une fois adoptées seront effectivement mises en œuvre et produiront les résultats attendus par l’Union, et plus encore par l’ensemble des citoyens. C’est ce nouveau cadre qui va désormais s’appliquer aux pays qui négocient leur adhésion, et la Macédoine du Nord devrait en être un des premiers cas d’application. C’est dire l’importance des enjeux.

4. Le silence de certains États-membres de l’UE sur le blocage bulgare est-il un soutien tacite à la poursuite du processus d’élargissement ?

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- Sur une difficulté bilatérale comme celle-ci, entre un pays membre de l’Union et un pays candidat, il est évidemment important de communiquer, mais cela doit être fait avec mesure. Le dialogue entre les parties doit conserver une certaine discrétion. A l’inverse, la diplomatie publique risque d’être soit creuse, soit contre-productive. Ce qui importe c’est d’être efficace, de faire et pas forcément de le faire savoir. La France en tout cas veut être utile.

5. Existe-t-il une possibilité de médiation française pour surmonter les malentendus macédo-bulgares ?

- Chacun dans son rôle. L’objectif ne peut pas être de rechercher du protagonisme. Plus modestement et sans doute plus efficacement, il s’agit de voir, concrètement, comment apporter une contribution utile dans le cadre d’un effort collectif déployé par les intéressés eux-mêmes au premier chef et par les institutions légitimes. Et je le répète, cet effort est en cours et va se poursuivre.

6. L’un des arguments invoqués par la Bulgarie est l’insuffisance des résultats de la Commission mixte sur les questions historiques et éducatives. La France et l’Allemagne ont déjà surmonté de tels différends avec la signature du Traité d’amitié de 1963, connu sous le nom de Traité de l’Élysée, qui a largement contribué à la réconciliation historique entre les deux pays. Quelles sont les leçons de votre expérience que vous avez à nous donner ?

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- Il me semble que des accords ont déjà été trouvés dans le cadre de la commission mixte, sur des personnalités et sur certaines périodes de l’Histoire commune. Est-ce suffisant ? Sans doute pas. Est-ce négligeable ? Je ne le crois pas ! Ceci montre au contraire qu’en rassemblant les expertises et les bonnes volontés, la construction d’une compréhension commune est possible. Il faut poursuivre dans cette voie, avec détermination, constance, méthode et patience, en sachant qu’il s’agit nécessairement d’un travail de longue haleine. Notre histoire partagée avec l’Allemagne peut être en effet une très bonne source d’inspiration. Le temps est un paramètre essentiel. Le projet d’observatoire de l’enseignement de l’Histoire en discussion au Conseil de l’Europe est également un projet important dans ce sens, et la France le soutient activement.

Un mot pour finir. Dans l’exercice de ma mission, ici en Macédoine du Nord, je mesure la frustration, le découragement et même, ce que ce moment a de douloureux. Dans des périodes comme celle-ci, c’est humain d’avoir la tentation de taper du poing, de dire « trop c’est trop ». C’est humain, mais ce n’est pas difficile. Ce qui est difficile, et donc courageux, c’est de maintenir le dialogue et de tenir bon, en gardant le sens de la mesure au nom des intérêts supérieurs. Il faut tenir, parce qu’il y a des intérêts nationaux qui sont en jeu, et parce qu’il y a un avenir européen à conforter. Ce moment difficile m’aura aussi permis de constater un profond sens des responsabilités et pour tout dire, un vrai esprit européen. Ceci créé du capital politique et conforte les raisons d’espérer.

Dernière modification : 20/11/2020

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