Interview de l’ambassadeur accordée au quotidien Vecer [mk] [sq]

Dans une interview accordée au quotidien « Večer », pour son édition du samedi 23 mai, l’ambassadeur aborde la crise du Covid-19 et l’organisation des élections en fonction de la situation sanitaire. Il fait également part de l’implication française au sujet de l’élargissement et appelle à ce que les discussions dans les commissions macédo-bulgares établies par le Traité d’Amitié soient continuées dans un esprit constructif. L’ambassadeur fait le point sur l’implantation de l’Agence française de développement et annonce le don de respirateurs et de formation en liaison avec des universités françaises en faveur de la Faculté de médecine de Skopje.

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Les dirigeants des partis politiques macédoniens, lors de la deuxième tentative, ne se sont pas mis d’accord sur une date concernant la tenue des élections. La Macédoine du Nord, entre-t-elle dans une grave crise politique ? Le leader du SDSM, Z. Zaev, annonce des élections le 21 juin, une option sans l’opposition. Le leader du VMRO-DPMNE, de son côté, n’accepterait pas d’élections avant septembre. Des élections sans l’opposition seraient-elles crédibles, et donc le nouveau gouvernement macédonien ?

Les discussions continuent et il n’y a pas lieu de les dramatiser et surtout de poser des ultimatums réciproques. Chacun s’accorde sur des ponts centraux : la santé des citoyens n’est pas négociable et l’élection d’un parlement légitime est nécessaire pour affronter une période critique et recueillir puis utiliser de façon rapide et efficace l’aide internationale. Mais ne soyons pas naïfs : Il existe aussi des calculs politiques autour de la date certains estimant qu’une date plus rapide ou tardive avantagerait ou nuirait à l’un ou à l’autre. Les circonstances sont trop graves pour ne pas trouver ensemble une solution de compromis pour une date raisonnable, en espérant que le virus sera compréhensif, ce qui n’est pas certain. Les considérations pratiques de la Commission électorale sur le temps nécessaire à une bonne préparation des listes devront aussi être prises en considération pour un résultat incontestable.

Des élections rapides, ne sont-elles pas une « roulette russe » pour la santé des citoyens ?

Votre question me touche particulièrement car la France réfléchit à l’organisation du deuxième tour de ses élections municipales pour la fin juin ou à l’automne. Une étude des conséquences du premier tour des élections le 15 mars, alors que la courbe de l’épidémie était ascendante, ne permet pas de déceler une accélération statistique en raison du scrutin lui-même. Celui-ci a été, le jour-même, entouré de nombreuses précautions et beaucoup d’électeurs ont préféré rester chez eux. Alors que l’épidémie est en décroissance, les scientifiques compétents relèvent que le deuxième tour pourrait se tenir le 28 juin mais avec une campagne très restreinte et de fortes précautions. Certains soulignent les réticences d’un très grand nombre d’électeurs, avec un risque de faible participation, notamment des « seniors », d’autres estiment qu’il existe une nécessité politique et que le risque est raisonnable. Les discussions sont en cours entre les autorités et les forces politiques : chacun reconnaît qu’il faut trouver, pour finir, une solution qui ne satisfera complètement personne. Rien ne se fera naturellement sans une ultime évaluation sanitaire deux semaines avant le scrutin. Un plan B est envisagé alors pour la rentrée.

La Macédoine du Nord, dans l’ombre de COVID-19, est devenue membre de l’OTAN et a reçu le feu vert pour ouvrir les négociations avec l’UE. Mais sans date concrète. Quand peut-on s’attendre à ce que la Macédoine du Nord ouvre les négociations en l’absence de date ? Comment cela pourrait être interprété ? Aurons-nous enfin une date d’ouverture des négociations ? Le commissaire à l’élargissement de l’UE, Oliver Várhelyi, a déclaré cette semaine que les rapports sur les progrès des réformes dans les Balkans occidentaux étaient reportés à septembre, mais pas le cadre de négociation pour la Macédoine du Nord et l’Albanie. Est-ce un signe que Bruxelles nous met sur la liste prioritaire, et si nos politiciens ne parviennent pas à un accord sur la date électorale, pouvons-nous facilement être retirés de cette liste prioritaire et laissés pour l’automne ?

Depuis l’adoption de la nouvelle méthodologie à laquelle la France a beaucoup travaillé, le train est désormais sur les rails puisque le Conseil a accepté à l’unanimité l’ouverture des négociations. La priorité de l’Union pour une présence active et, à terme, l’adhésion des Balkans de l’Ouest à une Union rénovée ne fait de doute pour personne. La France insiste pour que cet engagement politique repose sur un réel progrès de l’État de droit mais aussi sur une contribution financière des États-membres pour accompagner les réformes et la convergence économique et sociale de ces pays vers la réalité européenne. A cet effet, il nous faut bien sûr dès que possible des interlocuteurs légitimes et solides, émanant d’élections libres et sincères. Il le faut pour mettre concrètement en œuvre notre programme d’aide. Le rapport de progrès est attendu pour faire le point sur l’état des réformes : il sera un encouragement, s’il est positif, à aller de l’avant dans les négociations. Une chose est sûre : une démocratie fonctionnelle et la reprise des réformes est notre attente minimale.

Selon la nouvelle situation et les signaux envoyés par la Bulgarie, peut-elle être un nouvel obstacle sur le chemin de la Macédoine du Nord vers l’UE, étant donné que l’UE ne veut pas de nous avec un bagage de questions et de problèmes non résolus ?

Il existe un traité d’amitié qui est un document accepté au niveau international et bilatéral. Il fournit une base de discussion pour une poursuite des discussions sur des sujets historiques et symboliques qui ont une charge affective et de politique intérieure spéciale dans chaque pays. Pour le vôtre, il existe naturellement de façon plus sensible encore une question d’identité, compte tenu de l’histoire partagée et de la proximité de la langue pratiquée dans l’État voisin. On s’attend à ce qu’un esprit de responsabilité européen préside de part et d’autre aux discussions en cours dans les commissions établies par le Traité d’Amitié. Nous soutenons tous les efforts qui permettront de consolider les progrès déjà enregistrés par exemple autour de l’histoire médiévale. Les forces politiques devraient marquer respect et restreinte sans chercher à humilier l’autre. « Unis dans la diversité » commence par la reconnaissance de l’altérité et de l’identité réciproque sans arrières pensées ni procès d’intention. Il faut retrouver l’esprit de la co-présidence du Processus de Berlin partagée par les deux pays et donner tout son sens concret à cet engagement européen.

Lorsque la pandémie a commencé, vous n’avez pas quitté la Macédoine du Nord, comme certains de vos collègues diplomates. Pensez-vous que le pays dispose d’un système de santé fiable ? Comment est-ce qu’il gère le COVID-19 ?

L’ambassade a continué à fonctionner notamment pour aider les retours vers la France de nos nationaux ou de doubles-nationaux, voire de Macédoniens installés en France. Avec nos collègues européens, nous avons tâché de mutualiser ce service rendu et de traiter les cas médicaux ou humanitaires, avec un appui très efficace du ministère des Affaires étrangères. Nous avons informé notre communauté et nos autorités. Nous avons aussi joint les efforts de l’ambassade à d’autres pour des actions de soutien à des institutions, comme la clinique de Gynécologie, ou à des ONG actives auprès de personnes touchées par la crise afin de marquer une solidarité concrète. Le pays a réagi, me semble-t-il, avec ses moyens et ses capacités disponibles. Il est bien sûr trop tôt pour tirer un bilan final mais, à notre niveau, nous avons apprécié une communication claire, une bonne coopération et le dévouement des personnels de santé. L’Union Européenne s’est aussi mobilisée fortement et rapidement. Il faut maintenant que l’aide à plus long terme, aussi bien dans le domaine sanitaire que pour une aide économique nécessaire, se déploie efficacement sur le terrain en liaison avec les autorités responsables. il convient aussi que la population reste mobilisée pour respecter et faire respecter des mesures-barrières qui restent la protection la plus efficace contre l’épidémie. Une attitude citoyenne commence par là.

Une vague encore plus meurtrière du virus a été annoncée à partir de l’automne. Comment est-il possible que quelqu’un puisse savoir comment un virus se comportera alors qu’il est encore inconnu ?

L’expérience nous a informés de telles reprises dans d’autres épidémies, mais il est clair que personne ne connaît de manière certaine le comportement du virus. Cela recommande une grande prudence chez nous en France vis-à-vis des déplacements cet été et l’incitation à garder un comportement prudent ainsi que de limiter les déplacements hors du pays. On pourrait payer très cher à l’automne la reprise d’une vie qui ne serait normale qu’en apparence, si le virus est toujours présent et a circulé cet été, notamment à travers un tourisme peu responsable. La deuxième vague dépend aussi beaucoup de nous.

Selon les médias, la France travaille sur un vaccin. Savez-vous quelque chose de plus à ce sujet ? Quand pouvons-nous l’espérer ?

Sur le calendrier, le Président Macron a été franc : on ne peut attendre un vaccin avant la fin 2021 ; il faut le trouver, le tester et le produire ! Notre but est que ce vaccin soit un bien public mondial avec un accès égal pour tous. Des recherches publiques sont en cours à l’Institut Pasteur avec la mise en place d’une force opérationnelle qui travaille sur plusieurs pistes, en coopération avec d’autres institutions françaises et européennes. Pour le secteur privé, l’entreprise française SANOFI coopère pour sa part avec une entreprise américaine, chacune apportant une composante. Les essais cliniques devraient commencer à la mi-2020 et en cas de succès ouvriraient la voie à un vaccin pour le deuxième semestre 2021. La France a participé au lancement d’un appel international (« Alliance pour le Multilatéralisme ») afin d’élaborer une réponse commune et de recueillir des financements afin de relever ce défi, qui n’est ni à la taille d’une seule entreprise ni d’un seul pays, si puissant soit-il. « Nous avons besoin d’une coopération et d’une solidarité fortes pour lutter contre la COVID-19 »

Outre les vies humaines, l’économie mondiale subit d’énormes pertes. Rien n’est plus pareil. Où est la sortie de ce tunnel ? Le monde est en fait dans une guerre biologique. Contre un virus, ce qui se passe une fois tous les 100 ans. Dans chaque guerre, quelqu’un perd, mais quelqu’un gagne. À votre avis, qui profiterait de cette guerre ?

Le terme de guerre est une image efficace quant à la mobilisation exigée et au potentiel destructeur du phénomène. Elle l’est moins sur d’autres aspects : il n’y a pas de « négociation » possible, ni de traité de paix, mais des mesures à prendre pour contenir, soigner et trouver le vaccin le plus vite possible. L’approche doit être globale pour être véritablement efficace. La France milite pour cette raison en faveur d’une action internationale coordonnée à tous les niveaux (y compris pour l’ouverture des frontières) et surtout pour la mise à disposition d’un vaccin pour tous, sans égoïsmes nationaux ou volonté d’accaparement pour des profits indignes. Cette approche est cohérente avec notre volonté de défendre une approche internationale de ces crises : qu’il s’agisse de climat, de pollution ou de pandémies, aucun État, si puisant soit-il, ne peut jouer seul et à son seul profit. Le risque inverse existe bien sûr, de replis nationaux et d’impérialismes renouvelés ou émergeants, mais cette crise offre la chance d’une approche plus réaliste de nos interdépendances.

Où en est la signature de l’accord sur l’implantation de l’Agence française de développement en Macédoine du Nord ?

Les discussions ont bien progressé : nous en sommes aux derniers ajustements, avec un vif souhait d’aboutir de part et d’autre comme me l’a déclaré votre Ministre des Finances. Nous espérons pouvoir bientôt lancer des projets autour de la Santé, de l’Environnement et du climat ; Il en est de même pour l’accord scientifique que nous avons préparé entre les deux pays. Nous venons d’apprendre qu’une proposition vient d’être acceptée pour l’acquisition de respirateurs et de formation en liaison avec des universités françaises еn faveur de la Faculté de médecine de Skopje dans le cadre de l’Organisation Internationale de la Francophonie dont votre pays est membre. Vous comprendrez notre hâte pour que nos interlocuteurs macédoniens, une fois les élections passées, soient bien vite en état de signer et coopérer. Ne perdons pas de temps, moins que jamais, pour avancer !

Dernière modification : 23/05/2020

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