Interview de l’ambassadeur accordée au mensuel « Ekonomija i Biznis » [mk] [sq]

Cet échange a été l’occasion pour lui d’offrir sa propre appréciation de son mandat, très marqué par « de grands changements » à la fois politiques et économiques. La Macédoine du Nord, délivrée de blocages par l’accord conclu avec la Grèce et une attitude générale de coopération avec ses voisins, a retrouvé une dynamique régionale et internationale, qui s’est traduit par un regain d’intérêt des institutions comme des entreprises françaises. L’ambassadeur encourage le pays à continuer sur ses efforts, sans oublier de rappeler que des réformes doivent encore être mises en place.

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1. Monsieur l’Ambassadeur, votre mandat a débuté en République de Macédoine et se terminera bientôt en République de Macédoine du Nord. Comment avez-vous vécu ce changement ?

Quand j’ai préparé ma prise de fonctions à Paris et Bruxelles en 2016 des collègues diplomates m’avaient prédit soit un mandait marquée par la stagnation, soit de grands changements : la seconde option s’est heureusement réalisée avec son lot de tensions, de succès et de déceptions. Délivré de blocages par l’accord conclu avec la Grèce et une attitude générale de coopération avec ses voisins, le pays a retrouvé une dynamique régionale et internationale, cela s’est traduit par un regain d’intérêt des institutions comme des entreprises françaises. L’entrée très symbolique dans l’OTAN, l’accord pour ouvrir les négociations avec l’UE représentent des pas importants : une nouvelle période s’ouvre, moins marquée par les grandes décisions politiques mais par des pas concrets, parfois difficiles pour les bénéficiaires d’avantages acquis et de systèmes établis. Créer une véritable convergence politique, économique et sociale avec l’Europe en construction en visant ce qu’elle a de meilleur : c’est le défi du pays que je quitte ; c’est un très beau défi, et honneur à ceux qui depuis 2004 et 2016 l’ont rendu possible.

2. Avec votre engagement d’ambassadeur, vous laissez une marque profonde derrière vous. Vos apparitions publiques ont été impressionnantes, vous avez toujours exprimé ouvertement votre point de vue et envoyé des messages. C’est extrêmement utile pour des pays comme le nôtre. Qu’est-ce qui vous motive pour ce style de communication ?

J’ai eu le privilège de représenter un pays et un chef d’État conscients de leurs responsabilités historiques dans la poursuite de la construction d’une Europe indépendante et souveraine ainsi que dans la préservation d’un système international qui ne serait pas régi par la seule loi des plus forts. Je suis reconnaissant pour la confiance qui m’a été faite et très touché par les appréciations qui m’en ont été témoignées y compris et surtout de la part de ceux que notre franchise pouvait heurter ; C’était aussi notre manière de participer à la liberté de parole retrouvée qui est un acquis incontesté des changements. Elle seule en atteignant un plus vaste public permet d’avertir, de convaincre et de débattre, si elle est employée avec tact et bienveillance.

3. Comment évaluez-vous la situation actuelle de la société macédonienne ? Quelle est votre recommandation, que faire ou ne pas faire, sur quoi se concentrer pour parvenir à un développement plus rapide, non seulement économique, mais aussi plus large, démocratique et social ?

Cette société subit comme presque toutes les sociétés un choc sanitaire majeur qui est économique, social et psychologique. Il peut même affecter la génération montante, perturbée dans ses études et sa socialisation. Le danger pourrait venir de la radicalisation, du repli sur soi et d’un gel de l’activité en tous domaines. On doit saluer la forte réaction de l’UE fondée sur une solidarité approfondie. De leur côté les États doivent se préparer sérieusement, passer des bonnes intentions à une vraie méthodologie interne, mobiliser les compétences et les énergies hors de toute préférence politique. Il faut pour gagner créer un esprit d’équipe nationale qui exclut aussi bien l’opposition systématique qu’un revanchisme stérile. La France plaide dans le cadre de négociations en cours de discussion à Bruxelles pour que les bénéfices soient plus tangibles, si les critères se remplissent plus rapidement. Il faut renouer avec un certain optimisme fondé sur les réussites auxquelles chaque pays doit être incité.

4. Quelle est votre évaluation des développements mondiaux ? Le monde est de plus en plus caractérisé par trois tendances : la montée du populisme et de l’autocratie, l’aggravation des inégalités de revenus et un changement climatique défavorable. Que nous réserve l’avenir ?

Si nous ne faisons rien et nous replions sur nous-mêmes, le monde de demain risque fort de ressembler au précédent mais en nettement pire. Il n’y a pas d’autre choix de consolider la force européenne qui repose sur l’État de droit partagé, la solidarité active et la poursuite de notre combat pour limiter et encadrer les conséquences du réchauffement climatique. Les Balkans de l’ouest peuvent être un laboratoire de cette vision d’un changement de modèle intelligemment piloté : cela peut sembler un rêve, mais la région a des atouts pour une telle transformation et seule l’UE a les moyens et la volonté de s’y atteler.

5. La région des Balkans occidentaux, confrontée à un exode massif de jeunes et instruits, à une population vieillissante, au développement économique insuffisamment rapide, avec ses multiples contradictions, tente de survivre. Comment voyez-vous la région des Balkans occidentaux et son avenir dans les dix prochaines années ?

Les tendances que vous décrivez sont réelles et doivent inciter à renverser autant que faire se peut la tendance au départ de la jeunesse. C’est l’incitation à rénover le système politique, scolaire et sanitaire, tous ces facteurs, en dehors du niveau des salaires, jouent, y compris pour les derniers, sur la démographie. Chacun a pu constater aussi que l’injustice ressentie du système, sa politisation excessive, le népotisme créent le déclic du départ, et plus que tout l’envie pour soi ou ses enfants de passer d’une société fermée à une société ouverte où la réussite est fondée sur le travail et le mérite. Il faut donc que la région profite à fond des chances de nouveau départ données par l’UE. Cela n’ira pas sans un langage de vérité courageux de sa part et une action résolue et sans complaisance contre certaines dérives. Les responsables de la région devront aussi jouer le jeu d’une transformation ouverte et qui ne bénéficie pas seulement à un cercle restreint de proches et de familiers. D’expérience, ce n’est pas gagné d’avance.

6. Rentrons chez nous. Le pays a une certaine tradition en matière de Francophonie. Comment approfondir à l’avenir les liens entre la France et la Macédoine du Nord ?

Il existe de multiples possibilités à l’intérieur de l’Organisation Internationale de la Francophonie dont le pays n’a pas encore suffisamment profité. L’inclusion croissante de la Macédoine du Nord dans des organisations internationales où le français est langue officielle, la participation à des opérations multilatérales, l’essor de certains marchés francophones sont autant d’incitations à une diversification des formations linguistiques si les Macédoniens ne veulent pas laisser les places à d’autres. Enfin, la communication avec les experts, les diplomates francophones va s’intensifier dans le cadre de l’OTAN et surtout de l’UE. Plusieurs ministres l’ont compris qui auprès de leurs services encouragent l’apprentissage du français, voire en donnent eux-mêmes l’exemple.

7. Même après votre départ du pays, nous vous considérerons comme notre ami sincère. Qu’est-ce qu’il vous manquera de la Macédoine du Nord ?

Je ne connais pas de diplomate qui ait quitté ce pays sans un sentiment très fort de sympathie et d’amitié pour les Macédoniens. Difficile de dire à l’avance ce qui me manquera le plus (après la « famille » de l’ambassade) mais sans aucun doute un sentiment spécial de confiance et d’amitié pour la France, dans tous milieux et de toutes communautés et sensibilités, qui m’a donné l’obligation de faire tout ce qui était en mon pouvoir (et même un peu plus) pour la relation entre les deux pays.

Dernière modification : 23/10/2020

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