Remise des insignes d’Officier de l’Ordre de la Légion d’Honneur à Monsieur Luan Starova [mk]

L’ambassadeur de France, au nom du Président de la République Française, les insignes d’Officier de l’Ordre de la Légion d’Honneur à Monsieur Luan Starova.

L’ambassadeur de France, a remis le 11 avril au nom du Président de la République Française, les insignes d’Officier de l’Ordre de la Légion d’Honneur à Monsieur Luan Starova. Académicien et écrivain, professeur des universités en littérature française et comparée et premier ambassadeur de la République de Macédoine à Paris, Monsieur Luan Starova, reçoit cette importante distinction française pour sa grande contribution au développement des relations entre les deux pays.

Discours de Monsieur l’ambassadeur :
Monsieur,

Tant de titres vous ont distingué pour recevoir aujourd’hui les insignes de notre plus haut ordre national que me voici embarrassé pour les détailler. Il faut donc choisir et jeter plutôt la lumière sur ce qui vous a valu notre admiration et notre amitié.
Nous dirons d’abord que nous avons devant nous un grand passeur de la langue et de la littérature française qui a marqué par son enseignement et ses recherches à l’université St Cyrille et Méthode des générations d’étudiants qui demeurent aujourd’hui encore sous l’enchantement.
Votre intérêt tôt manifesté pour la littérature comparée pendant vos études à la Sorbonne qui s’est manifesté à travers votre thèse sur les relations entre Guillaume Apollinaire et Faik Konitza, dont vous avez extrait un ouvrage au titre significatif : "une amitié européenne". Ainsi commenciez-vous cette infatigable tâche de nocher entre les cultures qui est à nos yeux ce qui vous distingue le plus sûrement. Konitza grand intellectuel, Albanais et citoyen du monde, surnommé le Voltaire des Balkans apparaît comme votre précurseur et votre parrain, y compris par son attachement sans exclusive à sa langue maternelle qui ne l’empêcha pas dès les années 1900 de prédire en quelque sorte une Francophonie moderne, auxiliaire du progrès et d’une mondialisation des idées. Vous avez si bien présenté son œuvre que vous me pardonnerez de dresser cette généalogie qui me semble capitale pour comprendre votre œuvre et votre action. Il est de ses penseurs pour qui une seule langue ne suffit pas à exprimer la totalité des nuances et couleurs du monde, et qui ont trouvé, comme vous, dans le clavier de langues diverses le moyen d’exprimer ce « je ne sais quoi » comme disaient nos classiques qui portent l’émotion littéraire.
Pour vous, ce fut clairement le macédonien et l’albanais, langues anciennes par leurs racines millénaires et modernes par leur fixation et leur développement littéraire, auxquelles vous avez ajouté un écho français.
Cet attachement à la diversité du monde trouve sa traduction dans votre second métier, la diplomatie. Maurice Druon, l’un des propagateurs les plus actifs de l’idée francophone, vous a placé à juste titre dans la cohorte des diplomates écrivains, espèce hautement appréciée de notre patrimoine littéraire, que vous avez marquée de votre action, comme ambassadeur yougoslave à Tunis, l’une des capitales du non-alignement, puis comme premier ambassadeur de la Macédoine indépendante à Paris. C’était l’époque où Skopje, non seulement nommait des ambassadeurs à Paris, mais les choisissait parmi les meilleurs et les plus propres à asseoir le prestige de leur pays dans notre capitale, où l’on se souvient de Marko Ristic, d’Ivo Andric, d’Alejo Carpentier et de quelques autres. Vous avez beaucoup fait pour les relations entre nos deux pays à ce moment, avec le soutien actif de Madame Starova, qui ajoutait à vos accointances chez les Muses la présence toujours solide de Thémis. Vous avez été une figure du Paris diplomatique et littéraire qui vous a accueilli avec curiosité puis admiration, en pleines guerres yougoslaves, alors que risquait de renaître des stéréotypes et des préjugés.
Vous avez donné le sentiment d’autres Balkans, à côté des déchirements et des déchaînements de violence, ceux qu’il est impossible de ne pas aimer : une mosaïque imbriquée d’histoires, de mythes et de cultures, et surtout de destins uniques. Une Europe en devenir et en dialogue perpétuel avec la nôtre, et qui nous enrichit de sa diversité. Les plus grands de nos écrivains et poètes comme Yves Bonnefoy ou Henri Meschonnic ont salué votre œuvre littéraire par ses mérites propres, mais aussi comme une sorte d’ambassade de ce que cette région du monde pouvait nous apporter de meilleur. Soyez-en remercié.
Dans cette ambassade littéraire s’est créé un lien de plus avec notre pays, puisque votre principal traducteur aura été le premier ambassadeur de France à Skopje, Patrick Chrismant, homme non moins exceptionnel et qui continue lui aussi son œuvre de traducteur, dans des circonstances personnelles difficiles. Vous me permettrez de l’associer à l’hommage qui vous est rendu.
D’autres ont été plus qualifiés que moi pour dire l’importance de votre œuvre dans la jeune et prolifique littérature de la Macédoine. Tous ont relevé son enracinement et son universalité, qui lui ont valu d’être traduite dans une douzaine de langues, sa profonde humanité, et sa quête de sagesse. L’Académie de Macédoine vous a tôt accueilli dans sa compagnie, marquant votre place dans le patrimoine intellectuel et moral de votre pays. Vous en avez bien exprimé la pluralité en écrivant dans les deux langues, et, de plus, pensant peut-être parfois, si j’ose dire, en français. Vous m’avez un jour répondu avec beaucoup de subtilité sur votre usage différencié du macédonien et de l’albanais, l’un vous donnant, en quelque sorte, le diapason de la prose et l’autre, plus maternel, celui de la poésie.
En ces jours où la question du statut des deux langues ouvre de nouveaux débats, puisse cet usage non exclusif et cette expérience de l’enrichissement dans la diversité faire réfléchir les idéologues nationalistes. Songeons, comme vous, à construire des ponts et non à creuser des fractures. Encourageons la connaissance de l’autre, non le repli sur une communauté. Écrivain, professeur et diplomate, vous demeurez un modèle, comme passeur de frontières, d’idées et d’époques. Votre attachement à la France ne s’est jamais démenti et continue à nous toucher profondément. Pour accueillir des hommes comme vous, nous continuerons à travailler, sans relâche avec vous et avec ceux qui le veulent bien, à l’avenir européen de la Macédoine et des Balkans.

Monsieur Luan Starova, au nom du président de la République française et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons officier dans l’ordre national de la Légion d’honneur.

Discours de Monsieur Luan Starova :

Monsieur le Président de l’Académie macédoniennes des Sciences et des Arts, Taki Fiti
Cher Ambassadeur de France
Messieurs les académiciens
Mesdames et Messieurs les ambassadeurs
Messieurs les recteurs
Mesdames et Messieurs

C’est avec une grande joie et une immense fierté, Monsieur l’Ambassadeur, que je viens de recevoir de vos mains les insignes d’officier de la Légion d’honneur de la République française.
Ma première pensée, mon premier merci ce soir vont à mes parents qui seraient sans doute fiers de leur progéniture. Je dédie cette décoration à mon père, car c’est de lui que j’ai hérité une forme particulière de francophonie ou de pré-francophonie. Il a appris la langue française pendant la Grande guerre, et a participé alors, en tant que traducteur, sur les rives du lac d’Ohrid, à ce qui s’apparente à une autogestion de cette zone par la population locale — autogestion organisée par l’armée française. C’est donc, paradoxalement, durant cette guerre qu’il a découvert, dans les Balkans, ses pairs français ; découvert aussi la nature implacable commune aux conflits armés dans lesquels toutes les décisions sont prises par les grands stratèges. Vers la fin de sa vie, mon père me parlait en français, langue qu’il considérait comme l’expression même de la liberté. Et il était pour moi un vivant monument de la francophonie. C’est également à lui, et à son époque marquée par la Grande guerre, que j’ai dédié L’Amour du Général, l’un des romans de ma saga littéraire balkanique.

Une autre de mes pensées va, ce soir, à mon épouse Gëzime Starova-Shehu, professeur d’université et membre du Conseil constitutionnel, qui s’est associée de toute son âme à la transmission de notre culture familiale, marquée par l’amour de la langue française. En cela, elle a exercé une influence très forte sur l’éducation et la formation de nos filles : Blerina (interprète internationale) ; Jeta, flûtiste présente ici ce soir en compagnie de son mari Ermal : Jeta fait partie de la grande tradition de l’école de musique de Paris ; enfin, Dita, peintre formée en partie en France. Toutes trois, de même que ma petite-fille Fjolla, ont — si je puis dire — répondu dès leur plus jeune âge à l’appel de la Francophonie.
Celle-ci a été et restera pour moi un processus évolutif d’une absolue nécessité. Et également, l’un de nos ponts les plus solides vers l’Europe, un pont édifié depuis bien longtemps. Nous, en Macédoine, nous nous sentons tributaires et détenteurs des anciennes valeurs françaises, qui n’ont rien perdu de leur signification. Mais il est nécessaire de les redécouvrir et de les régénérer.

Ma troisième pensée va vers les amitiés indéfectibles qui me lient à la France, car elles m’aident non seulement à comprendre la vie dans tout sa complexité, mais aussi et surtout à vivre, tout simplement. En premier lieu, j’ai une dette inestimable envers quelques amis fidèles, des écrivains et des penseurs comme André Frénaud, Eugène Guillevic, Robert Mallet, Edgar Morin, Yves Bonnefoy, Robert Badinter, Henry Meschonnic. Avec Edgar Morin, je suis lié par une amitié de près de trente ans, qui a débuté sur les rivages du lac d’Ohrid, dans cette part commune de la patrie – qui est la vie même.
Edgar Morin, ce penseur fraternel, véritable Montaigne de notre ère planétaire, qui plaide pour une symbiose des civilisations et incite les êtres humains, par sa réflexion, à « civiliser la terre » et à relier les êtres au-delà de la division des murs et des frontières, m’est toujours apparu comme une université vivante. Grâce à notre amitié, je me suis mis au défi, avant tout, de mieux comprendre le destin de l’homme balkanique tout en défrichant ma propre voie dans la création littéraire. De là découle la mission que j’ai tenté d’accomplir : aider au rapprochement de tous, moins à travers ma carrière que par le témoignage, dans mon œuvre d’écrivain, de mon expérience de vie.
Mes meilleurs maîtres dans les activités que j’ai exercées au cours de mon existence : professeur de lettres et modeste auteur, ont toujours été les écrivains français — eux qui restent une éternelle référence pour l’humanité entière. Je veux parler notamment de Rabelais, Montaigne, Pascal, Descartes, Stendhal, Flaubert, Balzac, Proust, Malraux, Sartre et Camus…

Je n’oublierai jamais l’amitié et le soutien de mes collègues diplomates du Quai d`Orsay à l’époque où j’exerçais les fonctions de premier ambassadeur de la République de Macédoine en France, dans des années si critiques pour le devenir des Balkans. Je suis fier aussi de l’amitié que j’ai pu nouer avec les hauts représentants de la République française qui, par leurs remarquables missions en Macédoine nous ont honoré, à commencer par le premier Ambassadeur de France dans notre pays, SEM Patrick Chrismant, ami de toujours, qui a entrepris la lourde tâche de traduire mes ouvrages en français, puis SEM Jaques Hutinet, SEM Jean-François Terral, SEM Véronique Boujon-Barre, SEM Bernard Valero, SEM Jean-Claude Schlumberger, SEM Laurence Auer et l’ambassadeur actuel SEM Christian Timonier.

Chers Amis et Collègues ici présents ce soir,
Je suis héritier d’une génération — celle de mes parents — dont la vie a été marquée par une succession de tragédies : les guerres dans les Balkans, les deux conflits mondiaux puis, pour ma génération, 40 ans de socialisme en Yougoslavie, les luttes fratricides dans ce pays, et la création de nouveaux États. Dans les ouvrages de ma saga, j’ai voulu montrer qu’à une époque où les Balkans étaient déjà bien engagés sur la voie de « l’européanisation », ces régions, du fait des secousses géostratégiques survenues après la fin de ce que les historiens contemporains nomment « le temps du monde bipolaire », se sont trouvées de nouveau entraînées dans les cercles infernaux de la balkanisation, au cours de la transition traumatique consécutive à la disparition du Bloc de l’Est. Pour les héros de mes livres, l’impératif s’est toujours posé dans les termes suivants : comment parvenir à sortir de la barbarie en affirmant des valeurs communes aptes à sauvegarder nos différences, et en nous libérant ainsi du plus vieux des fantômes, c’est-à-dire de la fatalité de l’exclusion ? Pour les Balkaniques, la réponse à ce dilemme réside dans une véritable et totale européanisation, car c’est là que se trouve l’espoir d’un renouveau. Et c’est précisément ce que je recherche de livre en livre.
L’identité ethnique des peuples des Balkans a été brouillée, au cours de l’histoire, par un assujettissement à deux grandes puissances : l’empire Austro-Hongrois au Nord, l’empire Ottoman au Sud. Ce « flou identitaire » a souvent été compensé par une identité de type patriarcal, dans la mesure où la notion d’« État protecteur » est longtemps restée inconnue dans les Balkans. La plupart des gens plaçaient leur confiance dans les codes de la famille, plutôt que dans des institutions fragiles, quasi inexistantes. En conséquence, quand les frontières ont été établies au cours du XXème siècle, on s’est senti emprisonné par elles. Aujourd’hui encore, dans les Balkans, le « spectre des frontières » continue de hanter les esprits.
Je ne soulignerai jamais assez ma relation privilégiée avec le lac d’Ohrid, ligne de partage entre la Macédoine et l’Albanie : il s’agit en effet, pour ma famille et moi, du « lieu d’origine », du microcosme dans lequel s’est ancré notre vie. Mais ce lieu est aussi devenu, à mes yeux, le paradigme non pas de la séparation, mais au contraire, du rapprochement entre ma vie et mon œuvre littéraire Toute ma formation s’est faite en langue macédonienne, ce qui ne m’a pas empêché, simultanément, de cultiver sans relâche ma langue maternelle : l’albanais. En moi, ces deux langues interagissent en permanence, dans une confrontation rythmique qui me pousse à aller toujours vers plus de qualité et d’originalité — et il me semble que les lecteurs et critiques français et européens sont très sensibles à l’exigence de cette démarche.
Je ne vous remercierai jamais assez, vous toutes et vous tous, de ce témoignage concret d’estime et d’amitié. Il n’y a pas un seul visage dans cette assemblée que je ne connaisse et que je n’apprécie. Ma famille et moi et les miens vivons ce soir, avec émotion, le moment le plus précieux de notre existence, car nous ne savons vivre que dans le partage.

Cher Ambassadeur Timonier, je vous remercie du fond du cœur de m’avoir remis les insignes d’Officier de la Légion d’honneur, qui pour moi et les miens, présents et absents, symbolisent cent ans de fidélité aux grandes valeurs de la France dans les Balkans.

Dernière modification : 02/06/2017

Haut de page