Interview de l’ambassadeur de France accordée à l’agence de presse "Zhurnal" [mk] [sq]

Dans son interview accordée à l’agence de presse "Zhurnal", l’ambassadeur de France répond à des questions d’actualité politique.

PNG
PNG

- Quel est votre point de vue sur l’impasse politique en Macédoine, est-ce que le blocus total du Parlement par un parti politique pour empêcher l’élection du président et la formation du gouvernement est dans le cadre normal de la démocratie ?

Ce blocus est stérile et devrait cesser. Il n’est pas cohérent avec la responsabilité de grands partis qui ont à juste titre une haute idée de leur rôle historique dans la résurrection de l’Etat macédonien. Ce type de manœuvre fait partie de l’arsenal parlementaire mais sa prolongation est incompréhensible de l’extérieur.

- Pensez-vous que c’est nécessaire pour la Macédoine d’aller à des élections législatives anticipées, puisque les élections du 11 décembre n’ont pas donné de solution ?

Si vous pensez aux élections municipales, il est en effet nécessaire qu’elles se tiennent. Tous les maires que j’ai rencontrés, indépendamment de leur appartenance politique, s’inquiètent des conséquences quotidiennes du report de élections de mai. Nous-mêmes nous posons des questions pour la poursuite de nos coopérations locales et souhaitons l’existence d’interlocuteurs incontestables.
Pour les élections législatives, elles ont eu lieu en décembre et le vrai problème est de s’en tirer les conséquences. Elles ont été les élections macédoniennes les plus justes, de l’avis de tous les spécialistes des Balkans que je connais, depuis 1991. On ne peut tout de même pas les recommencer jusqu’à ce que leurs résultats conviennent à tous. Il y a aussi une question de crédibilité pour le pays. Ce qui est à l’ordre du jour est de faire fonctionner à nouveau le parlement et de donner une image d’un pays européen normal. Bientôt cela risque de n’être plus le cas.

- Quelle est votre opinion à propos de la Déclaration des partis albanais, est-ce que cette déclaration complète l’accord d’Ohrid dans son ensemble ?

On parle peut-être trop de ce texte qui est une déclaration entre divers partis albanais de Macédoine intervenue après les élections. Il est normal que des convergences soient intervenues autour de revendications dont certaines sont bien connues de longue date. Ce n’est pas un texte sacré, et il devrait être discuté entre partenaires de coalition et même avec l’opposition, car il comporte des points qui concernent l’histoire et l’identité du pays, ainsi que des dispositions pratiques qui ont un coût et une portée symbolique indéniables. Dès leur signature, certains des partis les plus importants le résumaient déjà à quatre points ! Le parlement existe aussi pour cela, si l’on accepte son principe. En tout cas, personne à ma connaissance ne donne à ce texte le même statut que les accords d’Ohrid, signés et négociés à un tout autre niveau, qui ne sont contestés par personne en Macédoine, et c’est heureux.

- Comment évaluez-vous les performances de la Procureure spécial ? Est-il nécessaire de poursuivre son mandat à l’issue de la constitution du Parlement ?

Le bureau du Procureur spécial a été institué dans le cadre des accords de Przino, signé par les principaux partis. Il ne m’appartient pas de tirer le bilan d’une action encore inachevée. Aucune institution humaine n’est parfaite mais il est clair que le bureau du Procureur spécial a contribué à mettre au jour de graves dysfonctionnements qui ne sont peut-être pas propres à la Macédoine mais qui interrogent tout citoyen honnête. J’ai été consul général compétent pour la Sicile et je garde de cette période de sérieuses questions sur la contagion de pratiques mafieuses dans toutes nos démocraties. Toutefois, il convient que les enquêtes soient impartiales et ne soient pas instrumentalisées comme un simple moyen d’alternance politique. De notre point de vue, ce qui compte c’est que l’action du Procureur rapproche votre pays d’une pratique politique plus européenne. Par-delà l’appartenance partisane, j’ai été frappé par l’exigence de justice et de moralisation émanant de la société, depuis les plus hauts dignitaires de l’Eglise jusqu’aux jeunes des ONG. Ce phénomène vaut d’ailleurs pour d’autres pays de la région. Aucun homme politique ne peut ignorer cela, et les discours identitaires ne pourront longtemps servir de substitut à cette exigence.

- Votre commentaire sur la proposition (le manifeste) du VMRO-DPMNE, où il demande que la partie gagnante lors des prochaines élections ait besoin d’un bonus de +20 députes ?

Ce système existe ailleurs, qui a ses avantages et ses inconvénients, comme tous. C’est une proposition à discuter entre partis pour faire l’objet d’un consensus minimal. Toutefois, les systèmes électoraux, comme les élections, ne sauraient changer sans cesse au gré des intérêts partisans sous peine de discréditer la démocratie. On le voit bien avec les interrogations soulevées par le fait d’ériger tel mode de coalition en principe, pour l’abandonner ensuite, ce qui prête le flanc à des critiques. Il faut avouer que le principe majoritaire le plus simple possible est peut-être le moins contestable, mais il n’assure pas forcément la stabilité. Discuter de tout cela au parlement serait sans doute plus approprié que l’actuelle confrontation.

- Pensez-vous que les partis politiques albanais jouent un rôle constructif dans ces moments d’impasse qui ont saisi la Macédoine ?

La société albanaise est en pleine évolution et ses partis reflètent les questions qui s’y posent, ainsi que la montée de nouvelles générations. On comprend bien que Les partis Albanais doivent répondre à des demandes de réparation d’injustices du passé mais on voudrait aussi les voir jouer un rôle prospectif et constructif, sans égoïsme clientéliste ou communautaire, ce qui est certes difficile dans une tradition balkanique. Ils ne peuvent pas rester seulement sur une posture historique et revendicatrice. À notre sens, ils devraient avant tout chercher avec les autres partis du pays les voies de l’entente sur un programme concret de réformes qui bénéficieraient à tous, par exemple la mise en place d’une justice équitable et d’une éducation de qualité, et travailler à tout ce qui unit les communautés autour de la construction ou de la consolidation d’un État commun. La perspective d’un développement trop séparé de la communauté albanaise avec les autres communautés est-elle souhaitable ? L’étape du développement commun est nécessaire pour obtenir l’intégration européenne, car seuls des États modernes et fonctionnels pourront être accueillis dans l’UE.

- Le ministre des affaires étrangères Poposki a déclaré mercredi à Strasbourg que l’une des raisons de cette crise est la voie bloquée de la Macédoine à l’UE (se référant au blocus de la Grèce). Qu’est-ce que vous pensez de cette constatation de M. Poposki ?

Ce blocage a été un handicap. Le ministre a raison. Nous savons qu’il a beaucoup œuvré avec son collègue grec à des progrès, et nous avons salué ces efforts, mais beaucoup reste à faire, y compris par les politiciens des deux pays, pour trouver un compromis intelligent, réaliste et respectueux de toutes les identités historiques. Les identités comme les noms peuvent être dans une certaine mesure partagés. Personne ne devrait se sentir humilié du résultat et les grands partis devraient faire passer le véritable intérêt national au premier plan. Les Européens comprennent de plus en plus mal cette situation et ne sont pas loin de renvoyer les deux pays dos à dos. C’est un fait qui devrait les inciter à s’entendre et à repenser aux occasions manquées.

- Nous avons entendu des déclarations sur les pénalités / les sanctions possibles de l’UE vers la Macédoine, ou même vers les personnes, telles que Gruevski et Ivanov. En quel stade se trouvent les consultations entre les pays membres de l’UE concernant l’application de ces mesures ? Dans quelles circonstances l’UE pourrait imposer des sanctions sur la Macédoine et quel genre de sanctions ?

Les vraies sanctions sont celles auto-infligées, la première étant le départ des jeunes qualifiés ou courageux, faute de perspective ou de sentiment que leurs efforts seront récompensés et leur voix entendue. Ils votent avec leurs pieds et les dommages sont incalculables. Par ailleurs, les institutions financières internationales, les grandes entreprises, les partenaires commerciaux attendent des interlocuteurs politiques légitimes pour finaliser leurs contrats ou leurs investissements. L’UE, même sans volonté punitive, avec ses règles juridiques strictes, sera sans doute conduite à diriger ses crédits vers des partenaires plus attractifs et solides. La Macédoine ne peut pas rester un État ”VD" sans payer un prix très lourd. Le retard pris sur la route de l’intégration s’accumulant sera plus difficile à rattraper et ceux qui par erreur de jugement ou égoïsme auront gaspillé ses chances porteront une lourde responsabilité, devant leurs concitoyens et l’histoire de leur pays.

Dernière modification : 09/04/2017

Haut de page